Réflexion* : Jean Ping évalue la mondialisation

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L’actuel président de la Commission africaine démontre comment le piège de la globalisation s’est abattu sur l’Afrique.




Le contexte de la publication de l’ouvrage de Jean Ping est celui du nouvel ordre international né de l'effondrement de l'union soviétique et marqué par la «globalisation effrénée, privatisation exacerbée, ingérence institutionnalisée, déconstruction généralisée des Etats et destruction de toute autorité». Celui qui correspond parfaitement à ce que les tenants du réalisme tels Edward H. Carr et Henry Kissinger décrivent : "les Etats ne sont contraints par aucune loi, le droit est une fable qui n'a aucune portée à l'extérieur des amphithéâtres des facultés".

Au plan humain, ce contexte est celui de la «régression et de la paupérisation qui résultent de la création des fortunes et des misères extrêmes par l’exacerbation des forces du marché, sous la vive impulsion des plans d’ajustements structurels et des dix commandements des tables de la loi décrétés par le consensus de Washington». Avec la mondialisation, note Jean Ping, «les maîtres sont de retour. Ils disent le droit pour nous sans se l’appliquer à eux-mêmes. Ils jugent l’Afrique avec leurs seuls repères, donnent des ordres et des leçons, condamnent et décrètent des sanctions fatales, convaincus qu’ils sont d’agir ainsi pour le bien de l’humanité». Prise dans cette spirale, «l’Afrique a enregistré sur les questions de l’indépendance, de sécurité et du développement un véritable bond en arrière et s’est mis à évoluer à front renversé», constate l'auteur.

De façon très méthodique, Jean Ping relate dans son ouvrage comment le piège de la mondialisation s’est refermé sur l’Afrique à la fin des années 80, au moment même où le continent était en passe d'amorcer son décollage. Il se trouve qu’après l’effondrement du mur de Berlin et la dislocation de l’Union soviétique, des experts aux Etats-Unis ont sérieusement imaginé le scénario d’une unipolarité du monde dans lequel la nation américaine devait s’octroyer le leadership : "Grâce à Dieu, l'Amérique a gagné la guerre froide. Un monde jadis divisé en deux camps armés reconnaît aujourd'hui la supériorité d'une seule puissance : les Etats-Unis", triomphait Georges H. Bush dans l'état de l'union en 1992. Ainsi se sont forgé les «nouveaux maîtres du monde» dont le discours devait, telle une vague sur une plage, effacer toutes les inscriptions antérieures et inscrire le "consensus de Washington" comme seule norme s’imposant à tout le monde sans exception.

Dénonciation
Ainsi, «les dirigeants européens et leurs experts vont s’abriter derrière des recommandations d’inspiration néo-idéalistes et ultra-libérales conçues par l’économiste Milton Friedman à travers l’école de Chicago et propagées par le couple Reagan-Thatcher». Comme le révèle Jean Ping, personne ne pouvait résister à la toute puissance américaine et ses experts logés au sein des «deux sœurs jumelles de Washington», le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale.
Le monde que décrit et dénonce ici Jean Ping est celui qu'avait déjà repéré le sociologue Régis Debray lorsqu'il déclarait : "le monde d'aujourd'hui est divisé enter les humiliants et les humiliés, mais la difficulté vient de ce que les humiliants ne se voient pas en train d'humilier. Ils aiment croiser le fer, rarement le regard des humiliés".

Jean Ping pense qu’avant le retour des «maîtres», l’Afrique était sur le chemin, certes lent mais déterminé, de la prospérité. Et pour le dire, il convoque la métaphore de la chrysalide ou du papillon en devenir pour éclairer la source du discours afropessimiste : «il s’agit d’une chenille qui avait entreprit un processus pour devenir papillon. Mais lorsque les "maîtres" sont arrivés, ils ont considéré que le processus était trop lent et qu’ils pouvaient l’accélérer. Ce qu’ils ont effectivement fait en sortant prématurément la chenille de sa coquille. Mais lorsqu’elle n’a pas pu voler, parce que n’ayant pas conduit son processus à maturité, les maîtres se sont mis à se moquer d’elle et à la dénigrer», soutient-il.
Mais, pour ne pas tomber dans le piège de la fatalité d’une Afrique maudite et d’un monde figé dans une division avec d’un coté des peuples condamnés à la misère et de l’autre des peuples destinés à l’opulence éternelle, Jean Ping soutient que les ordres internationaux sont les produits de l’histoire : «le temps les accouchent, les façonne et enfin les anéantit».

L’une des prises de positions majeures de l’ouvrage de l’actuel président de la commission africaine, c’est l’hypothèse qu’il avance d’un «monde non exclusivement occidental». Se faisant, il remet au goût du jour le débat très actuel d’une concurrence que se font en Afrique les nouvelles puissances asiatiques et les anciens pays colonisateurs du continent. Et de rappeler pour fixer à la fois les esprits et les contours de ce débat un rapport de la Cia selon lequel «l’Asie sera le continent emblématique de la plupart des tendances lourdes susceptibles de façonner le monde des 15 prochaines années». L’auteur constate tout simplement que face à l’Asie, «certains s'en inquiètent, d’autres n’hésitent plus à agiter le vieux chiffon rouge du péril jaune ». Et, corroborant ce rapport de la Cia, Jean Ping affirme qu’on « assiste à un basculement du monde vers l’Asie pacifique et les pays qu’il faudrait imiter en raison de leur extraordinaire success story».

D’où l’intérêt qu’il porte pour la coopération afro-asiatique : «c’est qu’elle se fait apparemment sans diktats, sans grossières ingérences, sans conditionnalités impossibles, sans préalables, et surtout sans menaces systématiques de sanctions : c’est la carotte sans bâton», révèle Jean Ping. Pédagogue, le président de la commission de l’union africaine rappelle aux occidentaux que «punir est une science et non un réflexe».
Au delà de sa dimension rhétorique par rapport au développement de l’Afrique, l’œuvre de Jean Ping est d’abord une sorte de récit de vie dans lequel l’auteur décline avec force anecdotes et met en récit justement sa riche carrière de diplomate qui, à l’ombre du président Omar Bongo Ondimba, a participé à la résolution de plus d’un conflit en Afrique. Et nous pensons d’ailleurs que c’est l'image du pacificateur qu’il souhaite voir garder de lui aussi bien à la tête de la commission de l’union africaine qu’à quelque position que ce soit dans son pays natal le Gabon. L’ouvrage de Jean Ping se lit d’un trait, grâce à la relation des faits et surtout grâce aux images qui maintiennent éveillés.

Etienne de Tayo
(correspondance particulière)
*La titraille est de la rédaction

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