Cabarets : Les notes grises des musiciens

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Professionnels et promoteurs ne s'entendent pas toujours sur le montant des rémunérations.
Cathy Yogo

Les habitués des cabarets de la ville de Yaoundé connaissent forcément Mayo. Depuis plusieurs années, on associe presque ce guitariste à son orchestre, Les Vibrations. Lequel, dans la seconde moitié des années 1990, faisait vibrer "Cascade", un cabaret situé au quartier Mvog-Ada à Yaoundé, au lieu dit Paquita. Bien avant de se retrouver là, pendant plus de 20 ans, le musicien s'est produit à la "Terre battue" et à "La Pêche" à Douala. Et il y a près de deux ans que Mévio, comme l'appellent affectueusement ses proches, travaillent à "La Réserve" à Etoa-Meki. Là-bas, dès la tombée de la nuit, le guitariste met du baume aux cœurs des solitaires. Ces personnes seules qui écument la nuit à la recherche de présences humaines.

Mévio fait toujours de la musique avec autant d'enthousiasme qu'à ses débuts avec Georges Seba. C'est que, ce licencié en droit a choisi d'en faire son gagne-pain. Et, avec son salaire, il parvient à s'occuper de sa femme et de ses trois enfants. Le premier qui est également un "bon" guitariste, est inscrit à l'Université de Yaoundé I. Le secret de Mayo réside surtout dans son professionnalisme, renforcé par une formation de trois ans au conservatoire musical de Neuilly sur Seine en France, et une vie rangée. "J'ai essayé de me faire respecter d'abord en tant que musicien, mais aussi en tant que homme. Je négocie donc bien mon salaire, que je gère pour le reste bien. Je ne m'abandonne pas dans la boisson et les femmes, où je risque forcément de me ruiner", explique-t-il.

La situation des membres de l'orchestre Vibrations est, en effet, quelque peu enviable. Ce qui n'est pas le cas pour tous les musiciens de cabaret, qui estiment ne pas être rémunérés à leur juste valeur. "C'est nous qui faisons entrer de l'argent dans les caisses des cabarets. Mais nous sommes mal payés en retour", s'insurge un chanteur de cabaret qui a requis l'anonymat. A ce sujet, même dans les cabarets huppés de Yaoundé, les musiciens n'ont pas de contrat de travail écrit. Et de manière générale, le salaire dépend de la notoriété de la maison qui les emploie. Le montant le plus bas est, par exemple, de 1.000 Fcfa la soirée, et peut augmenter jusqu'à 10.000 Fcfa. Une somme qui peut être payée tous les jours, par semaine ou quelque rares fois par mois. Cependant, au "Bois d'Ebène" que l'on présente comme l'un des cabarets les plus prestigieux de la ville de Yaoundé, le dernier des musiciens gagne, selon nos informations, 5000 Fcfa par jour de prestation. Soit exactement 100.000 Fcfa pour 20 jours de travail par mois.

Il faut cependant souligner que, dans certains cabarets, le salaire n'est pas toujours payé à temps. Les mois s'étendent parfois indéfiniment. D'où les plaintes d'arriérés enregistrées ici et là. Conséquence : les musiciens changent régulièrement d'employeur, à la recherche d'une meilleure rémunération. C'est ainsi qu'en l'espace de deux ans, le très connu Eboa Show, particulièrement adulé des noctambules pour ses interprétations réussies d'anciens makossa, par exemple, a joué au "Bois d'Ebène" d'Elig-Essono, puis à "L'Okoumé" de Mvog-Ada, avant de se retrouver récemment à "La Tanière" de Bastos, l'un des derniers-nés des cabarets de la capitale.
C'est d'ailleurs dans ce contexte de précarité que "le farotage", distribution spontanée de billets de banque par des clients aux musiciens, est devenu une sorte de pain béni pour ces derniers. "Plus jeunes, nous faisions de la musique par simple plaisir et non pour se faire de l'argent. Aujourd'hui, ayant décidé de faire de cet art un métier, nous devons pouvoir en vivre. L'ayant compris, des mélomanes donnent de l'argent aux artistes qui passent sur scène. Afin qu'ils arrondissent des fins de mois parfois difficiles", explique Victorien Essono.

Galères
Et Steve Ndzana de poursuivre avec les problèmes qui expliquent le mauvais fonctionnement des cabarets. "N'est pas musicien qui veut. Et plus encore musicien de cabaret. Alors, pourquoi voulez-vous que je paye cher un gars qui n'a pas d'expérience. Au lieu de se plaindre les jeunes doivent plutôt se former. C'est en cela que tient le projet que j'ai monté dans mon espace culturel", rétorque le promoteur de l'ancienne "Terre battue". Pour justifier les fins de mois "difficiles", les promoteurs de cabaret se plaignent par ailleurs d'être la cible des agents du fisc, qui revendiquent auprès d'eux des sommes que Steve Ndzana juge, par exemple, exorbitantes.
Une thèse que réfute cependant Constant Malonga. Pour ce promoteur culturel, par ailleurs ancien directeur artistique au "Bois d'Ebène", "Le gros des cabarets camerounais ne sont pas des espaces culturels. Et les musiques n'y sont donc pas programmées et jouées par des professionnels. Nous rencontrons beaucoup plus des espaces appartenant à des commerçants, qui vendent de la nourriture et de la boisson sur le dos des musiciens, quelquefois choisis sur le tas. Par ailleurs, le matériel ne suit pas toujours. Résultat des courses, le son n'est pas bon. C'est dommage ! Surtout lorsque l'on regarde ce qui se passe ailleurs ".

Un avis par ailleurs partagé par le chanteur Ekambi Brillant. Le célèbre artiste musicien, qui a longtemps joué dans les cabarets avant de connaître la gloire, estime que dans un cadre bien établi, on peut déceler des talents dans ces établissements que l'on défini comme des lieux où l'on peut boire et manger en écoutant de la musique. Les cabarets doivent néanmoins être gérés de manière professionnelle, pense-t-il. Ekambi Brillant ne manque pas de prendre pour référence le "bon vieux temps", où le cabaret était géré par des Européens très exigeants. "Nous travaillions de 21 h à l'aube, jusqu'à ce que le dernier client parte. Nous n'avions que deux minutes de repos pendant le spectacle. Juste le temps de boire un verre. Il fallait jouer toutes les musiques: Du tango, de la valse, en passant par les variétés anglo-saxonnes, pour mériter son salaire", se souvient-il.
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