Entretien avec Alpha Blondy : « Il ne faut pas confondre artiste engagé et artiste mal élevé …»

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Il y a 27ans mourait Bob Marley. Pour honorer sa mémoire, l’artiste sénégalais Youssou N’Dour a invité à Dakar le célèbre reggae man ivoirien Alpha Blondy. Le 11 mai 2008 l’artiste a donné un concert au stade Demba Diop de Dakar. Venant de Paris où il se trouvait depuis quelques semaines, Alpha Blondy a accepté de se confier aux médias dont Le Messager, dès sa descente d’avion à l’Aéroport International Léopold Sedar Senghor de Yoff à Dakar.





Quelle est la signification que vous donnez à la célébration à Dakar de l’anniversaire de la mort de Bob Marley ?
Bob Marley a créé du boulot pour nous tous. C’est grâce à Bob que Alpha Blondy n’est pas devenu un bandit, que Alpha Blondy a pu exprimer son message musical. Parce que c’est lui qui a montré au monde que les enfants du ghetto pouvaient eux aussi conquérir le monde de par la musique. Et moi je suis un disciple de Bob Marley. Les journalistes parlent souvent de moi comme étant le Bob Marley africain ou le petit Bob Marley. Je ne suis pas le petit Bob. Je ne peux pas être l’héritier d’une icône de mon père musical. Je vais creuser ma part dans ce reggae et je veux que Bob Marley demeure ce soleil qui nous éclaire. Il ne peut pas avoir deux soleils dans un ciel. Bob est ce soleil qui doit inspirer les générations futures.

Quel regard jetez vous donc sur le Reggae africain si on peut l’appeler ainsi ?
Le reggae africain n’a pas encore commencé. Je dois dire une chose. Ce qui manque au reggae jamaïcain, c’est la vraie langue africaine. C’est pourquoi moi j’ai commencé à transcrire mes textes en anglais en Dioula et en Baoulé. Si je parlais Wolof, je l’aurais transcrit en wolof. Car, imaginez toutes les langues qui existent en Afrique, si on chantait dans ces langues, ce serait grave au sens sérieux. Aujourd’hui de quel reggae on parle ? Moi j’attends la vraie naissance du reggae en Afrique. Très souvent en Afrique on étouffe les gens avec le débat de comparaison entre Alpha Blondy et Tiken Njah. C’est de la connerie… Il y a des jeunes très « graves » au sens reggae qui sont bien. A Dakar, Abidjan, au Bénin, au Cameroun, en Afrique du Sud… ils sont partout et on ne les connaît pas. Je les rencontre souvent lors des tournées en Europe. Je voudrais que les médias nous aident à faire la promotion de ces jeunes artistes. Il ne faut pas que le reggae africain meure. Il faut que les grands artistes fassent la promotion des jeunes et que les majors s’intéressent à eux. Et c’est la presse qui peut nous aider dans ce sens.

Quel est l’état de vos relations actuelles avec Tiken Njah Fakoly. Lors de son récent séjour à Dakar il a fustigé le système Abdoulaye Wade au point d’être pratiquement déclaré persona non grata au Sénégal. Avez vous des contacts avec lui ?
Vous voulez que je sois sincère ? Eh bien je vais vous dire une chose. Je ne l’aime pas et il me le rend bien. Pour faire sa promotion, sa maison de disque voulait qu’il agresse Alpha Blondy. Malheureusement, je dois dire qu’il n’avait pas besoin de ça. Il fait une bonne musique et moi j’étais très fier, mais je n’ai pas compris cette agression gratuite dont j’ai été victime de sa part. S’agissant du fait qu’il ait été déclaré persona non grata au Sénégal, je suis d’accord. Car, on ne vient pas dire à un président démocratiquement élu de quitter le pouvoir. Quand on a un pays à feu et en sang, on ne vient pas donner des leçons à d’autres. Il n’y a que des mal élevés pour dire de telle chose. Parce que Wade n’est pas son copain, mais son grand-père. Il ne faut pas confondre artiste engagé et artiste mal élevé. Tiken Njah et moi nous sommes deux mal élevés, mais il est plus mal élevé que moi.

Quelles sont vos relations avec le Laurent Gbagbo ?
Je l’adore. Car c’est le mal qui a sauvé la Côte d’Ivoire. Quand il y a eu la querelle d’héritage entre Alassane Ouattara et Bédié et que le général Guéï de regrettée mémoire est venu poser un acte de coup d’Etat, s’il n’y avait pas Gbagbo, on serait dans la merde. Dieu merci que Gbagbo soit là et que le pays marche après cinq ans de guerre. Gbagbo lui aussi m’adore. Quand quelqu’un te met en valeur, il force ton respect. Quand je voulais faire le festival à Abidjan et Bouaké, j’ai demandé de l’aide à toutes les ambassades d’Abidjan. Certaines m’ont donné un peu d’argent et Gbagbo à lui seul m’a donné 50 millions de Fcfa. Plus tard, certaines personnes mal informées sont allées raconter que c’était 300 millions. Ceci pour me salir et faire croire qu’on m’a acheté. C’est faux.

Et avec Alassane Ouattara comment ça se passe ? Il paraît que vous avez de problèmes de temps à autre ?
Ce n’est pas un problème entre Ouattara et moi. Ce sont les journalistes qui mettent le feu aux poudres. Les journalistes d’un journal ivoirien qu’on appelle Le Patriote ont commencé à m’agresser. Cela a duré deux ans. J’ai invité un de ces journalistes du Patriote, le nommé Bakary Nimaga. Je lui ai dit que je n’ai jamais agressé Alassane Ouattara. A cause d’Alassane Ouattara, on m’a traité de tous les noms. On a dit que c’est moi qui aie fait la charte du Nord de la Côte d’Ivoire. Et que j’ai parlé de sécession. On a aussi dit que le plan de sécession mis en place était de moi. Je dois dire que c’est moi qui aie défendu Alassane Ouattara en premier. Je ne comprends pas qu’un journal m’accuse aujourd’hui à tort. Après ma rencontre avec Nimaga, les journalistes du Patriote ont fait un mois de pause et ils ont recommencé encore à m’insulter. Puis, ils se sont énervés quand j’ai accusé les forces de la Licorne et de l’Onuci à la suite de l’incident de l’attaque de l’avion de Guillaume Soro sans qu’ils n’aient intervenues. J’avais parlé d’incompétence coupable. Le Patriote m’a encore injurié de plus belle manière. C’est alors que j’ai décidé d’égratigner Ouattara. Non pas parce qu’il m’a égratigné à travers ce journal qui lui est proche, mais parce qu’on m’a blessé en son nom. Voilà la « guerre » qu’il y a entre Ouattara et moi. Sinon, personnellement il ne m’a rien fait. Mais, je me suis dit qu’il a laissé faire. On m’agresse parce que j’ai dit à Ouattara que, si tu as fait la paix avec Bédié, fait la paix avec Gbagbo. On ne peut pas aller aux élections à deux contre un. Nous sommes en Afrique, ça va dégénérer.

Quel est votre sentiment par rapport aux prochaines élections présidentielles en Côte d’Ivoire ?
Je suis optimiste. Je préfère une bouteille à moitié pleine qu’une bouteille à moitié vide. L’optimisme est permis. Comme on dit qu’il faut un code de conduite, il ne faudrait pas que nous cédions au pessimisme. Ceux qui sont pour la guerre prient pour que ça foire. Mais, nous qui sommes conscients de la souffrance des ivoiriens, qui n’ont rien demandé pour mériter cette guerre, nous souhaitons que les accords de Ouagadougou réussissent.

Un mot sur les divergences qui opposent actuellement le président sénégalais Abdoulaye Wade, la FAO et son directeur général Jacques Diouf ?
Monsieur Abdoulaye Wade a dit des choses concernant l’Organisation mondiale de l’Alimentation (Fao). Je suis d’accord avec lui. La Fao fait des foutaises. Parce que voilà des gens, ces affameurs là, qui prélèvent de l’argent sur tous les Etats pour éviter la famine, et permettre aux gens d’avoir quelque chose à manger. Comment dans ce cas, ces gens peuvent nous dire aujourd’hui qu’il y a la famine et dire aux Etats qu’ils doivent faire attention il y aura la famine. Ce n’est pas eux qui ont dit aux paysans de faire des cultures d’exportations, et de payer leurs dettes ? Ils ont pris le maïs pour faire du biocarburant. Voilà le problème. Sur le sujet la Fao est resté muette. Et là maintenant elle fait un mea culpa que je dirais bête… Me Wade a dit qu’il va porter plainte. Moi personnellement je crois que les nègres et les africains doivent, pour une fois, être solidaire avec le président Wade. Et puis, en dehors de la Fao, il y a encore le Fonds monétaire international. Voilà encore des voleurs qui viennent nous dire que nos pays sont endettés. Mais par rapport à quoi ? Ce sont ces gens du Fmi qui ont validé les coups d’Etats et autres. On ne doit rien au Fmi. C’est eux qui nous doivent quelque chose. Je veux bien croire que tous les pays ont des problèmes, je suis d’accord. Mais on peut dire qu’avec le Sénégal, le Mali ou la Côte d’Ivoire, ils se sont trompés, mais quand même pas avec tous les pays. L’Afrique est énormément riche. Comment expliquent-ils cet endettement du continent ? Je crois que c’est notre instabilité politique qui a créé en Afrique cette instabilité économique dans laquelle nous sommes aujourd’hui.
 

Par Propos recueillis à Dakar par Jean François CHANNON
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