Espace livres : Qui veut tuer le journalisme ?

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L'un des maîtres de ce corps de métier dresse un réquisitoire particulièrement sévère de la profession.
Alain B. Batongué





L'éditeur n'a pas trouvé superflu d'indiquer, dans la présentation de l'auteur que, " en un demi siècle de pratique, Albert du Roy a connu presque toutes les formes de journalisme : radio à travers Europe 1, Rmc et France inter, télévision à France 2, presse écrite à L'Express, Le Nouvel Observateur, L'Evénement du Jeudi, L'Expansion ; il s'est exercé aussi bien dans les reportages, enquêtes, interviewes que dans des éditoriaux et a traversé les grades du statut de reporter à la fonction de directeur général ".
C'est probablement ce regard panoramique, passablement désabusé, qui lui permet, aujourd'hui, de dresser ce constat sévère de l'état et surtout de l'avenir de la profession de journaliste en France où il a exercé tout au long de sa riche et tumultueuse carrière. Albert du Roy sait d'ailleurs que ce livre ne lui fera pas que des amis : " Il suscitera bien des aigreurs chez mes confrères. Tant pis ! J'ai passé le temps de la prudence. Et revêtu mon gilet pare-fiel ". Lui qui avoue par ailleurs que le livre qu'il commet est son " testament professionnel… La retraite autorise ce qui manque le plus dans le métier : une remise en question. Ai-je participé à une illusion ou à une escroquerie ? "

Un testament qu'il résume dans ce bref passage qui renseigne sur le journalisme d'aujourd'hui : Même si certains d'entre eux s'illusionnent, les journalistes ne travaillent pas pour l'éternité, ni même pour le mois prochain, quelle que soit la pertinence de leurs images ou de leurs mots. Leur travail se situe dans l'instant, colle à une réalité qui, la minute suivante, aura changé. Cela est évident pour les médias " chauds ", ceux de l'actualité immédiate, mais c'est aussi le cas de ceux dont le rythme autorise une certaine distance par rapport à l'instant. Si la précipitation des premiers entraîne de fréquents dérapages, la tempérance des seconds implique également des perversions.
En fait, en huit chapitres bien léchés, remarquablement bien écrit (quoi que parfois excessifs), Albert du Roy recense les principaux obstacles à ce qui aurait pu être la mise à disposition de l'information, même si on se contenterait bien de la " recension de l'actualité, qui s'opère en trois étapes : d'abord le recueil des faits, la vérification des sources, leur recoupement ; ensuite la hiérarchisation des faits, qui détermine la place qu'on leur accordera et qui entraîne une sélection sévère ; enfin la mise en page, en image ou en scène".

Inquiétudes
Or, selon l'auteur de " La mort de l'information ", quel journaliste peut nier que ce processus en trois étapes est rarement respecté, du fait " des dépendances politiques et économiques, des connivences et compromissions, des impératifs pervers de la concurrence, des dangers du monopole, la mauvaise maîtrise des techniques, la manipulation des images, les secrets illégitimes, les transparences abusives… " Il en déduit que, contrairement à des idées répandues, " les médias ne font pas l'opinion, au contraire, c'est l'opinion qui fait les médias. Ceux-ci modulent leur contenu afin de plaire, séduire, attirer. " " La mort de l'information " s'inquiète donc de ce qu'est devenu le journalisme aujourd'hui, prisonnier de toutes sortes d'influence et qui a perdu à la fois son indépendance et son audace, mais panique surtout de ce qu'il sera demain : " dans un avenir que je ne connaîtrai pas, les citoyens auront encore plus de pouvoirs sur la gestion de la société comme sur les médias ; la manière dont ils l'exercent aujourd'hui permet de s'inquiéter de ce qu'ils en feront demain ".

On aurait du mal à croire que cet essai a été écrit par un Français, a priori pour décrire le contexte particulier de la société et des médias français, tellement les situations et les attitudes sont semblables à ce qui se passe au Cameroun ou aux Etats-Unis. Ce qui laisse penser qu'en réalité, c'est la profession de journaliste de part le monde qui est en danger, et qui demande un véritable aggiornamento.
L'ouvrage intéressera donc les politiques et autres lobbies, généralement tapis dans l'ombre et qui tirent ainsi profit d'un émiettement et d'une fragilisation de ce que d'aucuns ont trop vite appelé 4e pouvoir. Il sera également intéressant pour les professionnels d'active, s'ils ont le temps de se remettre en question avant de repartir. Il sera enfin utile pour les journalistes en devenir, encore sur les bancs des écoles de formation, qui se demanderont sans doute dans quelle galère ils s'aventurent en ce moment de grande expectative.
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