La critique littéraire dans la presse écrite au Cameroun (suite et fin)

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Un palier décisif vers la spécialisation en critique littéraire dans la presse au Cameroun est franchi avec la création de Mutations en 1996.
Par Marcelin VOUNDA ETOA*





Hebdomadaire devenu quotidien en 2002, Mutations a fait passer sa " page culture " à un " supplément culture " hebdomadaire où la littérature littéraire n'est jamais absente. Au moins la moitié des livres que ce quotidien présente sont des essais politiques et des ouvrages pratiques.

La critique littéraire dans la presse au Cameroun est globalement une critique d'humeur ou une critique dogmatique d'essence classique. Les cérémonies de dédicaces qui fleurissent après l'année 2000 créent des proximités entre les auteurs et les critiques qui édulcorent le sens critique de certains journalistes. Pendant la même période, de nombreux ouvrages paraissent accompagnés de discours d'escorte dont les auteurs sont généralement des universitaires à la notoriété avérée. Les deux autres grands hebdomadaires que sont La nouvelle Expression et Le Messager emboîtent le pas à Mutations en ouvrant leurs colonnes à des œuvres littéraires ou à des auteurs célèbres. Mais cette activité n'a ni une liste de rédacteurs fidèles ni une régularité qui donne la mesure de l'importance de la critique littéraire dans ces deux journaux.

A partir de mars 2000, on voit apparaître dans les kiosques un tabloïd entièrement consacré à la culture. Patrimoine, qui se présente comme un mensuel de la culture et des sciences sociales a pour ambition de procéder à un traitement plus systématique du fait littéraire qui occupe d'ailleurs les trois quarts de sa surface rédactionnelle. La littérature y est traitée par genres ; les principaux genres ayant chacun une pleine page au moins.
Les principaux contributeurs de Patrimoine sont des universitaires. Organisateur de colloques et de séminaires (dont un précisément sur la critique littéraire animé par Josyane Savigneau, Directeur du journal Le Monde, chargée du Monde des livres, en décembre 2003), Patrimoine sert de support à de nombreux débats, dont un sur un mouvement littéraire : la Nolica. En mars 2003 Pabé Mongo publie dans les colonnes de Patrimoine une tribune dans laquelle il présente le concept de la Nolica (Nouvelle Littérature Camerounaise), proposition d'une esthétique nouvelle qui vise à sortir les écrivains du maquis littéraire dans lequel le système politique de l'ère du parti unique les a poussés.

Un critique universitaire, Barnabé Mbala Ze, réagit et dit voir dans la Nolica un projet de normalisation qui porte atteinte à la liberté du créateur et tend à minimiser dans l'œuvre d'art la part de l'invention au profit de l'imitation. La mise au point de Pabé Mongo paraît un mois plus tard, quelques jours avant la publication aux Presses Universitaires de Yaoundé du manifeste de la Nolica. Pour lui, " Il faut éviter deux erreurs équidistantes de la vérité artistique : l'une, de croire que la référence au réel est, elle-même, une négation de l'art, (car le réel, dans l'art, est une fiction de réalité) ; l'autre, qu'il suffit d'occulter toute référence au réel pour faire de l'art. " La critique littéraire dans la presse atteint l’un de ses sommets puisque le débat ainsi ouvert va de longs mois durant animer la vie littéraire nationale.

Au demeurant, la presse a notoirement contribué à construire un espace littéraire dynamique au Cameroun. L'histoire littéraire dira dans un avenir proche ou lointain la part que prend à cette construction le nouveau quotidien de Haman Mana, Le Jour, où la sensibilité littéraire est forte.
Cependant, la discontinuité de l'activité critique dans la presse indique qu'il s'agit d'un volet encore fragile de la vie éditoriale nationale. Au déficit de formation des critiques s'ajoute un environnement économique et institutionnel peu motivant. Les journalistes ont alors beau jeu de se porter vers des desks plus juteux et moins contraignants, la couverture des événements politiques par exemple.
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