Création littéraire : Patrice Nganang pense la préemption

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L'écrivain camerounais pose dans cet ouvrage les ressorts d'une nouvelle littérature africaine.
Parfait Tabapsi





En lançant il y a une décade son fameux projet "Rwanda, écrire par devoir de mémoire", l'écrivain tchadien Nocky Djedanoum avait conforté nombre d'observateurs de la scène littéraire africaine de ce que l'écriture, la création littéraire africaine ne serait plus désormais la même. Puisque le génocide rwandais était passé par là. Ce sentiment sera davantage confirmé avec la publication, après une odyssée au pays d'Alexis Kagame sur le théâtre des décombres, d'ouvrages d'envergure qui allaient faire date dans la bibliographie des auteurs africains. De "Murambi, le livre des ossements" du Sénégalais Boubacar Boris Diop à "Moisson de crânes" du Djiboutien Abdourahman Waberi, le nouveau visage de cette littérature s'était donné à voir, emportant même au passage plus que de l'intérêt.

Si donc on a pu percevoir une nouvelle attitude ou posture créatrice de la part de certains écrivains africains au tournant du siècle, il reste qu'on n'avait pas beaucoup entendu de discours théorique sur ce nouveau concept, une sorte d'esthétique qui en délimiterait le territoire. En parcourant le dernier ouvrage de Patrice Nganang, on a comme l'impression de commencer à y voir plus clair. Fort en effet de ce que "toute littérature est enceinte de son projet esthétique", il y pose que "plus qu'une intrusion d'écrivain dans la maison de la critique, cet essai est donc une volonté de réinscription de la littérature africaine contemporaine dans le champ des idées ; il est surtout une volonté de découverte de l'espace convulsif qui est habitat de la vérité, dans la contrapunctique de ses manifestations".

Et pour concerner le lecteur sur la réalité de cette littérature, qui à bien y regarder de son point de vue n'est pas nouvelle (puisqu'il évoque la "trinité originaire" constituée de Tutuola, Césaire et Soyinka), il se propose de partir des "écritures africaines nouvelles" pour aboutir ce qu'il appelle "préemption", en passant par les figures originaires de cette écriture de la tragédie et une "typologie romanesque". Ainsi au fil des pages, l'on découvre la vaste culture livresque de cet écrivain-enseignant. Une culture où la littérature nigériane semble se tailler la part du lion. De Amos Tutuola à Wole Soyinka en passant par Chinua Achebe, il donne à redécouvrir cette enrichissante œuvre qui a depuis donné au continent littéraire son seul prix Nobel noir.

Parce que écrire "ce n'est pas seulement raconter des histoires. C'est aussi inscrire ses mots dans la profondeur autant d'une terre que d'un rêve", l'auteur de Temps de chien puise à une source à laquelle il nous a souvent abreuvé, les ressorts de ce que devrait être la littérature africaine d'aujourd'hui. Recourant à ces "dictons des rues de Yaoundé" pour mieux expliquer son option d'une écriture du drame, pour dire combien cette écriture doit pouvoir "traquer et découvrir dans le quotidien tous les signes autant de la catastrophe à venir que de l'émerveillement et saura surprendre devant un mot, devant une phrase, devant une question qui n'étonne plus le commun, la porte de la barbarie ; devant une action insensée faite dans le quotidien, et surtout devant une routine, elle saura voir le commencement de cala qui ailleurs a creusé le puits sans fond du crime".

Dans cet ouvrage, si l'on découvre avec bonheur le souci didactique de son auteur, lui qui dit d'ailleurs de ce travail qu'il est un livre-atelier ; s'il faut saluer le travail d'élaboration d'une esthétique de la préemption ; si l'on est frappé par le niveau d'érudition de l'auteur sur les littératures d'ici et d'ailleurs, il reste que l'on aurait souhaité un "relâchement" dans l'art de mener ce travail, qu'il laissât au placard cette propension à "parler vrai" jusqu'à la limite de l'intolérable pour des lecteurs qui ne seraient pas habitués à son style. Mais à quoi bon en définitive puisqu'il est souvent dit que la création, fût-elle littéraire, est le domaine de tous les possibles ?
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