ETIENNE MBAPPE REVIENT AVEC UN SUPERBE ALBUM

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IMPRESSIONS SUBJECTIVES
de Chantal Epée


Cela fait environ deux semaines voire un peu plus que j’ai le privilège d’écouter Pater Noster, l’album d’Etienne Mbappe qui paraît aujourd’hui.

De vous à moi, j’entretiens avec l’univers de cet artiste une relation singulière. Sa musique est de celles avec lesquelles j’entre en dialogue, probablement parce que j’y trouve des espaces pour loger une émotion, une catharsis ou tout simplement une danse.

 

Les deux premiers albums m’avaient accueillie sans difficulté, comme si quelque part ils avaient été écrits pour moi ou pour des personnes comme moi. C’est en écrivant sur les musiques d’Etienne que j’ai fondé le concept d’impressions subjectives sur les musiques, ne prétendant à rien d’autre que de dire l’échange, la conversation que j’entretiens avec une note, une onomatopée, un solo, une rupture dans la rythme etc.

 

Ce que je livre ici est de la même veine, c’est subjectif et assumé comme tel en dépit d’une information objective ou une autre.

Voici donc quelques jours, que je suis avec lui. Je chemine avec sa musique. Avec ce troisième opus que j'ai attendu avec tremblement. Il est vrai que quand on aime un univers et qu’il fait écho en nous  on ne voudrait pas qu'il nous déçoive. Ce tremblement n’avait bien entendu rien à voir avec  un quelconque doute sur le talent de l’homme. Pour moi, il n’est plus à prouver.

 

Mais voilà, après Misiya (premier album incroyable !) et Su la Take (qui a réussi à élever un débat déjà magistral) que pouvait faire Etienne pour m'épater ? Hé bien... Il a réussi à me prendre en otage avec Pater Noster.  Je dois cependant à la vérité de dire que le rapt n’a pas été immédiat, tant j’ai été surprise par les nouvelles explorations musicales dans lesquelles il nous convie. Il a fallu que je laisse mes présupposés, mes attentes d'une répétition d'un son, d'un émoi d'hier, pour aller là où l'artiste désirait m'emmener. Comme il est heureux qu'il ne se soit pas répété et qu'il ait ouvert de nouveaux champs à explorer, de nouvelles émotions vers lesquelles se hisser. L'art est création et non clonage. Etienne Mbappe est artiste.

 

Avec ce nouveau disque, Etienne Mbappe nous force à sortir de nos zones de confort pour le redécouvrir, pour réapprendre à l’entendre. Avec sa musique, difficile pour l’auditeur de devenir un «vieux couple » sclérosé dans des habitudes.

Découvrir à nouveau qui l’on aime évite l’ennui. Cela évite d’écouter sans entendre. En cela il m’a eue!

 

L’une des choses que j'aime dans la musique d'Etienne Mbappe c'est qu'elle offre une découverte permanente des morceaux qu'il nous propose. Aucun de ses albums précédents ne s'est usé à mes oreilles et à mes émotions. Son univers ne se ride pas. C'est en soi un exploit.

 

Avec ce nouvel album, Etienne Mbappe surprend dans les découvertes musicales dans lesquelles il nous invite. La présence des musiques sahéliennes et nord-africaines sont inattendues pour qui a écouté ses deux premiers albums. Encore que, quand on fait attention au compositeur et au musicien qu’est Etienne Mbappe, on n’est pas surpris qu’il nous invite à sortir des sentiers battus plutôt que de demeurer dans des sentiers sécurisés par des succès antérieurs.

En revanche les thématiques sont dans la continuité de chemins explorés auparavant, témoignant d’une forme de vérité et d’une cohérence interne de l’auteur. Cela est plutôt rassurant.

 

Etienne Mbappe chante l’amour que l’on partage et qui a besoin de soins (We mba tiki[1]), l’amour trahi, celui qui insécurise (Es’Eyaye[2]. Cette chanson est en passant un Makossa d’anthologie ! Impossible de rester stoïque à son écoute. Le corps aisément son indépendance au rythme de la musique et des superbes onomatopées qu’il livre). Il chante l’espoir et la persévérance quand on a un but à atteindre (Welisane[3] Sur ce morceau, la guitare de Cédric Baud est somptueuse). Etienne chante son Cameroun (God Bless Cameroun[4]), les trahisons personnelles et familiales (Ye Bobe[5]), son rapport à son métier (O Dini longue, chanson bouleversante de beauté comme on pénètre la solitude de l’artiste qui vit son métier et ses aléas comme faisant partie de son sacerdoce rendre les siens et le monde heureux par sa musique). Il explore les mesquineries que l’artiste qu’il est subit : il ne se laissera pas dévier de son chemin (Lambe Toyi[6]) d’autant  qu’il est enraciné dans un amour, dans une famille qui le garderont de se perdre dans les voyages auxquels l’invite son métier (Dimbea pimbea). De sa voix, il explore cette douloureuse solitude née de l’exil(Nyuwé[7]) qui habite certaines personnes.

 

Le « je »  ici a une portée universelle. Le chanteur va aussi à la rencontre des douleurs de l’enfantement d’une Afrique qui n’en finit pas de gémir afin de naître enfin à la liberté (Gao Mali[8],  et à la prise en main de son destin (Di Temi Wonja[9]).Avec Esua[10] le chanteur prévient l’air de rien de ne pas le chercher. Son calme, annonce-t-il n’est pas signe de faiblesse.

Sur toutes ces chansons, la voix de Cate Petit accompagne et soutient celle du chanteur avec beauté. Leur complicité est manifeste.

 

 

Pater Noster, la chanson qui donne le titre à l’album raconte le voyage douloureux d’un fils qui voit sa mère affronter une de ces terribles maladies qui défient les connaissances de la médecine, usant le malade et érodant les cœurs de ceux qui l’aiment et le voient captif d’un mal dont on ne sort pas.

Le chant débute par une onomatopée gémie. Etienne chante cette mère dont la foi n’est pas ébranlée par l’épreuve en dépit de l’affection dont elle souffre. Il honore cette femme qui ne cède pas de terrain sur son rapport à la transcendance et la foi en celui qu’elle appelait « notre Père », Pater Noster en latin. Si la maladie l’a rendue fragile, elle demeure solide et inébranlable dans son rapport à son Dieu.

 

Alors que sa mère affronte les érosions dues  à la maladie, le fils invoque le Dieu auquel sa mère croit : Pater Noster, toi qui habite dans les cieux, déverse sur ta servant des bénédictions abondantes, honore sa fidélité, et quand viendra le jour du grand passage reçois la dans ta présence.

 « Chante pour maman, pour notre mère dans cette vie et maintenant. Nul ne connaît ni le jour ni l’heure.  Pater Noster, déverse tes bénédictions sur ta servante, bénis ma mère et quand viendra l’heure du repos, reçois-là dans ta présence.

La chanson est parsemée d’onomatopées et de cris qui étreignent l’émoi. Autour de la troisième minute (entre 3mn06- 3mn08) il est un cri qui m’ébranle. Il dit plus que les mots l’invocation, la supplique du fils à celui à que la mère a servi tout au long de son existence.

 

C’est une chanson qui ouvre des espaces cathartiques pour ceux qui ont croisé l’agonie d’une mère, ou d’un être cher. Pour ceux à qui il n’est resté que la prière.

L’onomatopée finale est celle non du chanteur, mais celle du fils. Elle en soi message et espace identificatoire. On l’entend au plus profond de soi quand on marché sur des sentiers similaires.

 

« Je n’aurais jamais pensé », chante Etienne, « que vous profiteriez de l’enterrement de ma mère qu’on venait déposer auprès de mon père et du fils qu’elle avait perdu pour dévoiler la laideur de vos visages cachés et pour déverser des tombereaux de méchanceté. Vous avez détruit le cercle familial et invité la honte dans un jour de douleur infinie. Jamais je n’oublierai ce que vous avez fait»

C’est une séquence de la chanson Ye bobe[11]. « Je mets à l’amende le clan qui s’est comporté de manière indigne. En revanche je ne rejette ni ne condamne les sages et les initiés de mon peuple. »


Curieusement le chanteur nous entraîne sur un rythme vivant, entraînant, festif. Pour cette chanson, le musicien évite l’écueil d’une chanson lente, mélancolique saturée de pathos. Il choisit le bolobo, qui rythmait nos jeux d’enfants, comme pour dire adieu à une forme d’innocence qui lui suggérait un idéal familial qui n’avait peut-être jamais été. Résonances.

Le rythme nous dit suggère aussi qu’il n’est pas resté prisonniers des liens de la méchanceté. Il laisse ceux qui ont agi avec indignité aux conséquences de leurs actions, à une justice immanente peut-être, au karma pour ceux qui l’appellent ainsi. Faire danser sur un moment sismique, il faut le faire. Chapeau.

 

Nyuwé  parle de la solitude de celui qui est loin de chez lui, qui se sent faiblir comme s’il réalisait que sa sève vitale se trouve au milieu des siens. Cette solitude fait de celui dont il est question un infirme émotionnel. Pour lui la vie est lutte dans des vêtements d’orphelin. En écoutant la chanson on le sentiment que le cœur de ce migrant solitaire est va s’arrêter s’il ne trouvait pas un chemin pour rentrer au milieu des siens.

Le choix du ralentissement mélodique semble faire l’état des lieux des mélancolies de celui qui est privé des siens et survit dans l’ailleurs en attendant ce jour où la transcendance ouvrira enfin une voie vers le retour. Le cœur bat au ralenti coupé de ces fondamentales pulsations inhérentes au lieu d’où l’on vient, du lieu qui quelque part rattache à la terre, du lieu que les solitudes de l’exil magnifient, irisent, parent d’une beauté qui accentue la tristesse et qui fait flancher le cœur« mulema boti boti[12] »


L’album Pater Noster, dévoile plus qu’avant le panafricanisme d’Etienne Mbappe qui explore des rythmes d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique du Nord et a les yeux ouverts sur l’Afrique entière. Etienne Mbappe, depuis Misiya a montré que pour lui le son ne primait pas sur le sens. C'est un chanteur qui a des choses à dire et qui cisèle ses textes pous les exprimer.

 

Observateur de son temps il promène ses regards sur ce que l’on a appelé « les printemps arabes » ( Di Temi Wonja[13]), l’aspiration à la liberté qui aura été fêtée notamment en Tunisie. L’homme invite, notamment avec le solo de violon de Clément Janinet qui embraye sur le rythme Chaabi à replonger dans les explosions de joie et dans les célébrations consécutives à la chute de dirigeants tels que Moubarak ou Ben Ali. Le chanteur restitue simplement le temps de cet espoir-là, avant que d’autres réalités… 

 

Lee musicien est un amoureux des rythmes qui est fasciné par le côté hypnotique qu’ils peuvent prendre. C’est tout naturellement qu’il est séduit par les rythmes d’Afrique de l’Ouest.

Directeur musical de Salif Keïta entre février 1990 et les années 1992-1993, le musicien a baigné dans les modes musicaux mandingues (que l’on pourrait classer dans le mode phrygien). C’est en cette période qu’il a été séduit par cette manière particulière de jouer de la guitare qui fait que quelquefois le son de la guitare se rapproche de la Kora[14] ou du Kamala[15] N’goni[16].

 

Sur l’album précédent, l’on entendait le Kamala N’goni joué par Harouna Samaképar l’instrumentiste de Salif Keïta, sur  « Na yo nde » sommet de mélancolie.

Etienne Mbappe a aussi été au contact des musiques sahéliennes en travaillant en studio sur des albums de Ali Farka Touré[17] et Toumani Diabaté[18], la rencontre avec les univers de ces artistes et plus tard avec Toumani Diabate notamment, fera émerger une chanson qu’il portait en lui depuis des années.

 

Le cheminement d’Etienne Mbappe avec les rythmes mandingues et les musiques sahéliennes et l'amour pour cette région du monde  donneront naissance à We mba Tiki[19]. (Montre-moi ton amour tous les jours n’attends pas que je sois mort pour le faire. En retour je t’aimerai d’un amour pur. Ranimons sans cesse les braise de notre amour. Tu m’es précieuse, mon amour) On l’attendrait ici sur des rythmes lents, mais Etienne Mbappe choisit d’en faire une déclaration d’amour scandée sur des rythmes mandingues. C'est une chanson d'une beauté envoûtante. 

Pour rendre un son qui rapproche de la Kora Etienne Mbappe joue du Cavaquinho[20]dont il mélange les sons avec ceux d’une une guitare pour avoir des sons octavés.

 

Gao Mali : est un morceau de musique bouleversant. Il vous étreint l’émoi dès les premières notes. Le choix artistique et musical d’Etienne est ici d’aller vers l’épure.

Marqué par la dévastation récente de la ville de Gao et le dénuement dans lequel se sont trouvés ses habitants, fragilisés par des personnes porteuses d’une vision unique et extrême de l’organisation d’une société, Etienne Mbappe choisit la simplicité pour dire Gao après les assauts des intégristes. Il y a peu de mots, peu d’instruments, juste une guitare et un violon. Le violon portant les gémissements d’une ville blessée tandis qu’aux soupirs de douleur et d’espoir, Etienne Mbappe prête sa voix. Etienne est attaché au Mali. Il ne pouvait demeurer hors de Gao. A défaut de s’y poser physiquement au faîte de la crise, il s’est laissé habiter par les cris de Gao qui sont parvenus jusqu’à lui. Dans cette chanson, il nous invite à contempler cette ville du Mali. A regarder ce qu’elle est devenue. Pour la dire, la musique est épurée comme le dénuement dans lequel se retrouve Gao et la dévastation dans le cœur de ceux qui ont vu passer les intégristes.

 

Avec Siseya, Etienne chante l’amour en se réinventant, s’inspirant des rythmes du Sahel qui l’ont inspiré.  Siseya est, en plus d’être une chanson qui parle d’amour, du besoin de communiquer et de veiller à ce que des murs ne s’érigent pas entre les amants. C’est la chanson d’un homme qui reconnaît avoir failli dans l’entretien de la communication et veut amener la personne aimée à sortir du silence. Mais au-delà de cette dimension duelle du sentiment amoureux, Siseya est aussi une déclaration d’amour à ce Sahel qui fait vibrer ses sens et son cœur.

Etienne Mbappe est un artiste qui refuse résolument de rester enfermé dans un style, dans des cases musicales asphyxiantes. La musique est mouvement, vibration et vie. Pater Noster en est la démonstration. Ceux qui l’ont vu sur scène savent qu’un morceau n’est pas immuable il aime promener ses créations d’un univers musical à un autre. Il aime faire respirer ses créations.

 

Avec God bless Cameroun, Etienne Mbappe invite chacun de ses compatriotes à montrer son amour pour le Cameroun en travaillant pour lui et en y œuvrant pour la paix afin d’alléger le fardeau du pays et de travailler à voir se lever sur lui une aube nouvelle. Aurore qui vient après qu’une nuit interminable nous a empêchés de réfléchir aux lendemains.

« Une aube nouvelle se profile. Que Dieu bénisse mon pays pour que son fardeau ne soit pas lourd ». Après Cameroun o mulema[21] qui parlait de nostalgie, ici il appelle à l’action, Nous avons tant d’amour pour ce pays que les mots ne suffiraient pas pour le dire. La chanson devrait plaire à ceux qui l’attendent sur des rythmes jazzy.

 

Pater Noster est un bel album, superbement produit et réalisé par Etienne Mbappe et Cedric Baud. Cinq après avoir usé notre welisane[22] il nous rappelle d’entrée de jeu que le temps, quelquefois prend son temps mais, qu’au terme de la patience l’on peut décrocher une pépite. CQFD !

 

D’un album sur l’autre, je trouve que vocalement, Etienne Mbappe progresse tant techniquement que dans sa capacité à communiquer une émotion. 

 

C'est un bien bel ouvrage que vous nous livrez monsieur.

Na som mun'a Africa. Merci fils d'Afrique. 

Ponda e yoki nongo ponda. Lengele. Mwenge mu timbi po. Mu dodi na bam

(Le temps prend son temps quelquefois. Nous avons attendu. Le disque est enfin là. Il est magnifique)

 

© Chantal EPEE

http://chantalepee.com

TELECHARGEZ ET ECOUTEZ L'ALBUM PATER NOSTER DE ETIENNE MBAPPE



[1] Tu m’es chère

[2] Que de manières (vantardise)

[3] La patience, la persévérance

[4] Que Dieu bénisse le Cameroun

[5] C’est gâté J

[6] Tendez l’oreille (Ecoutez la voix)

[7] La solitude

[8] La ville de Gao au Mali

[9] Nous sommes libres

[10] Lutte traditionnelle (bagarre)

[11] C’est gâté !  C’est mauvais ! J

[12] Le cœur qui faiblit

[13] Nous sommes libres

[15] Kamélé N’goni

[17] Ali Farka Touré, né le 31 octobre 1939 à Kanau (Mali) et décédé le7 mars 2006 à Bamako était un musicien et chanteur malien. Il était considéré comme l’un des guitaristes de blues africain les plus importants.http://fr.wikipedia.org/wiki/Ali_Farka_Tour%C3%A9

[18] Toumani Diabaté est un musicien malien, né le 10 août 1965 à Bamako,Mali. Il est considéré comme l’un des plus grands joueurs de kora.http://fr.wikipedia.org/wiki/Toumani_Diabat%C3%A9

[19] Tu m’es précieuse et chère.

[20] Petite guitare très utilisée dans les musiques des mondes lusophones ( Brésil, du Cap vert, Angola Portugal) qui permet d’avoir des sons aigus.

[21] Extrait de Misiya (Premier album)

[22] Patience

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