Récompenses : Au cœur des oublis d’Etat

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La prolixité de la production littéraire au Cameroun contraste d’avec l’absence de la reconnaissance nationale.

 

Les Camerounais se racontent aujourd’hui les moments passés lors des « Nuits Epis d’or », cérémonies organisées par le ministère de l’Information et de la Culture pour récompenser les meilleurs artistes, comme s’ils se racontaient des fables et contes du Cameroun au clair de lune pendant les vacances ou l’épopée d’Angono Mana sur les ondes du poste national, devenu entre temps Crtv radio (Cameroon radio television). Tant elle est lointaine cette époque où les écrivains, musiciens, plasticiens, cinéastes, etc. rivalisaient d’adresse pour être les meilleurs à la fin de l’année.

L’expérience des « Epis d’or » a été un feu de paille. Tout comme celle du « Volcan hitparade » de Saint Lazare Amougou. Les expériences actuelles avec une multitude d’organisateurs des récompenses, crée un quasi Capharnaüm avec une même structure telle que la Crtv qui attribue selon ses différents découpages (Crtv télé, Crtv Centre, Poste national, Fm 94), le même prix à des artistes différents. Et l’initiative de la chaîne de télévision à capitaux privés Canal2 International, très appréciée par beaucoup, s’érige désormais en référent. Toutefois, elle est confinée à la musique et la comédie. Les autres arts étant « involontairement » oubliés. Notamment la littérature qui étonne depuis quelques temps avec une production abondante.

Et pourtant, lors des états généraux de la Culture tenus à Yaoundé du 23 au 26 août 1991, les artistes et autres intellectuels camerounais avaient réfléchi afin de trouver des raisons des lendemains qui chantent. L’atelier n°6 notamment, animé par d’éminents hommes de lettres tels que Pabe Mongo, Calixthe Beyala, Guillaume Oyono Mbia, s’était intéressé à la promotion de la créativité culturelle au Cameroun. Promotion conduite par un triptyque : création des prix culturels, création des institutions de prestige et mesures diverses d’encouragement de la créativité. Les délégués ne se sont pas tourné les pouces, puisqu’ils ont répertorié six secteurs pour 24 prix à décerner afin de récompenser les meilleurs.

Pour le premier secteur, en l’occurrence la littérature, ils avaient identifié 7 prix : [meilleur] roman, recueil de poésie, nouvelle, œuvre théâtrale, ouvrage de critique littéraire, essai et oralité (conte, Mvet, griot, etc.) Les arts plastiques récompenseraient la meilleure sculpture, la meilleure peinture, photographie, et la meilleure gravure (cachet, plaque, bijou). La musique et la danse décerneraient les trophées à la composition, la chorale, l’orchestre, l’interprétation et la chorégraphie. Le cinéma et la télévision s’intéresseraient au réalisateur, à l’acteur, à la mise en scène, au dialogue et au téléfilm pendant que le théâtre primerait la réalisation, la mise en scène et la décoration.

Les métiers artisanaux ont aussi été intégrés parmi les préoccupations. Il s’agit notamment de la vannerie, la couture, l’art culinaire, la coiffure, le tissage, qui sont, en ce moment-là gérés par le ministère du Tourisme. Les délégués de l’atelier n°6 ont également proposé qu’un prix de l’académie camerounaise des lettres et sciences soit créé. Ils ont invité les collectivités locales, les entreprises et divers sponsors à créer des prix culturels portant leurs noms ou des raisons sociales. Par exemple : Prix de la ville de Yaoundé ou Prix Bastos.

Les délégués, en ce qui concerne l’organisation pratique, avaient souhaité que le concept de « Nuit des épis d’or », qui existait déjà (depuis 1989) soit pérennisé. Pour la fréquence, les épis d’or devraient être décernés tous les deux ans à l’occasion du festival national des arts et de la culture (Fenac). Lequel Fenac a du plomb dans l’aile pour des raisons financières. Après le rendez-vous de Maroua, celui de Yaoundé reste attendu depuis fin 2010. 

Les Etats généraux de la Culture ont aussi proposé la création des institutions de prestige. Notamment la création d’une académie camerounaise des arts et des sciences.

Dans le domaine de l’édition des œuvres culturelles, les délégués proposent la création d’une carte d’artiste et d’un ordre de mérite culturel à l’instar du mérite sportif. Ils proposent également l’attribution des bourses de créativité, qui permettraient aux artistes de se consacrer à la création de leurs œuvres et pourraient leur permettre de vivre dans des conditions décentes. Lesdites bourses pourraient s’étendre sur une période allant de trois à deux ans. Elles pourraient être octroyées part le biais du mécénat, le ministère de la Culture, qui disposerait dans le cas d’espèce d’un fonds d’aide à la créativité. Les artistes, précisément les écrivains, qui ont animé cet atelier ont « recommandé » l’introduction des œuvres des nationaux dans les programmes scolaires à concurrence d’au moins 50% de toutes les œuvres étudiées.

Afin d’encourager les Camerounais à la lecture, « il conviendrait de créer des bibliothèques municipales et des centres de lecture publique ». D’autre part, les Etats généraux de la Culture ont recommandé la création d’une émission culturelle à la télévision aux heures d’écoute optimale et la création d’autres émissions destinées à promouvoir l’art et la culture. A l’époque, la libéralisation du secteur audiovisuel (intervenue le 3 avril 2000) n’avait pas encore été opérée. Le Cameroun comptait alors une seule télévision, la Crtv.

L’atelier du plan de promotion et de la créativité culturelle nationale a formulé plusieurs autres recommandations, qui ne sont pas très éloignés des préoccupations relevées dans le statut de l’artiste. Pabe Mongo, Calixthe Beyala, Esso Essomba et Guillaume Oyono Mbia (auteur de Trois Prétendants… Un mari) ont suggéré la création des conditions sociales, économiques et financières propres à assurer aux artistes, aux écrivains et aux compositeurs de musique la base nécessaire à un libre travail créateur. En 2012, 21 ans plus tard, le Cameroun a plutôt reculé.




Écrit par Justin Blaise Akono

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