Auguste Léopold Mbondé, Sikè

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Sikè est une petite fille métisse née en France de parents camerounais. Elle ne connaît rien de ses racines. Son père lui raconte ses souvenirs du Cameroun, et transmet, comme ses parents l'ont jadis fait, sa culture sawa-duala.

Un père, né au Cameroun, s’adresse à sa fille, née en France, qui, plus tard, « li(e)ra » (p. 9) la mémoire éparse – la faute au temps et à la distance géographique.


La naissance de l’une et la paternité de l’autre renvoient aux origines et à la transmission. Et le récit de vie est moins écriture de soi que transcription polyphonique : pour Sikè, sont ainsi convoqués la voix de la grand-mère « aspirant les antépénultièmes » (p. 11), « l’écriture tutélaire » (p. 34) du grand-père polyglotte calligraphiant dans les marges d’un texte russe, les livres – la fameuse bibliothèque de l’écrivain – et les rumeurs de l’enfance, les mythes, l’histoire et la mémoire littéraire.
Ainsi récit fondateur des clans Ewalè’a Mbèdi et témoignage du narrateur sur « le nouveau Cameroun, le Cameroun moderne » (p. 105) se mêleront-ils, dans l’imaginaire de l’enfant métisse, au conte de Boucle d’Or et aux traces homériques de son héritage hellène.

Certes, à bien des égards, Sikè met en récit la réflexion du chercheur en littérature tant sur l’indécidable genre épique, qui, selon le mot d’Étiemble, impliquerait sans cesse de « repartir de zéro », que sur son rôle d’homme dans le monde d’aujourd’hui 1.
Et le « roman », qui satisfait aussi aux exigences du pacte autobiographique, a des accents de Bildungsroman. Mais il ne trahit nulle intention, ni désuète ni interculturellement correcte, d’opposer les traditions entre elles ni la tradition à la modernité. L’auteur renvoie dos à dos les occultations maternelles – « Elle m’a dit d’éviter toutes ces choses hideuses de l’histoire, certains mots qui peinent inutilement, ces mœurs qui ne grandissent personne. D’éviter le mot esclaves. De préférer captifs. De parler d’intermédiaires. D’éviter esclavagistes » (p. 24) – et les mystifications de la France postcoloniale : « Je te parlerai de l’Ewalè’a Mbèdi que je suis avant que tu ne tombes sur ces identités communautaires blacks disputées et emballées périodiquement en été dans des magazines à court d’idées ou dans les chaînes commerciales du PAF » (p. 14).

Si les tableaux et saynètes sans concession de l’enfance à Bonakouamouang prennent en charge la fonction référentielle, Auguste Léopold Mbondé se préoccupe plus des modalités du dire que du dit : « Ce qui faisait mal n’était pas le sens, le signifié. Mais la force de l’insulte était dans la distribution de ces mots rêches dans la phrase, le choix de la masse sonore, les tournures et les variantes qu’on faisait entrer en jeu dans la diction » (p. 112).
Il prend résolument le parti de l’opacité et du détour : pour le lecteur « allogène », notes et glossaire ne sauraient rompre le charme des italiques. D’ailleurs, le grand-père n’acheva jamais la traduction du texte russe, ni en français ni en duala.

Et le texte Sikè se creuse des résonances homonymes ; la mémoire de la grand-mère et le « roulis de mots bègues, gais, mal roulés, compliqués, rapides, lents, arc-boutés, suractivés, tendus, fourchus, battus, cadencés, retenus, relâchés, chaotiques … » (p. 28) de la petite-fille, qui porte le même nom, se font écho, selon le principe de la réversibilité des générations, que le père se réapproprie par l’intermédiaire de l’oncle paternel : « Il fallait l’oublier. Il me manque aujourd’hui … » (p. 109).

Placés sous l’égide du poète fondamental, les mots de Sikè résonnent de leur charge émotive.

Yolaine Parisot


1 Auguste Léopold Mbondé est en effet l’auteur d’une thèse sur l’épopée de Jèki, publiée, aux éditions de L’Harmattan, en 2005, sous le titre Pouvoirs et conflit dans Jèki la Njambé. Une épopée camerounaise.

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