Une partie du Cameroun jadis musicalement enclavée, vouée aux gémonies et dont les mélomanes avaient encore de la peine à s’arrimer à la nouvelle donne qu’était à l’époque, le tcha tcha tcha, le meringué, le soul gandja …. Et puis plus rien, comme si la musique avait divorcé d’avec le Grand nord alors que l’on attendait que la mayonnaise prenne. Comme une trêve imposée par des difficultés liées à la production et à la promotion des œuvres de l’esprit. Un passage à vide qui a laissé les mélomanes sur leur faim.
Depuis une dizaine d’années, comme par enchantement, la musique a décidé de poser ses valises dans le Grand nord, des rossignols tels Isnébo et le Faddah Kaoutal, Wainabé….vont donner le ton d’une nouvelle ère pour les rythmes modernes du Sahel. Ils sont aussitôt suivis par une nouvelle vague de chanteurs, danseurs et instrumentalistes qui vont s’imposer dans le concert national. On a noté une montée en puissance des voies féminines telles Amina Poulo, Aminatou Ouwalé, Takoussa Kodji, Soumai Esther, Yang Mad…. Ils font l’objet de toutes les sollicitations de la part des organisateurs de spectacles.
« On ne peut aujourd’hui envisager un concert sur quelque étendue du territoire et même au-delà sans la présence des artistes originaires du Grand nord. Les artistes de cette région du pays ont imposé un rythme au point d’être invités pour les duos avec les artistes de la partie méridionale du pays. Il n’y a pas de vrai concert sans les artistes du Grand nord », témoigne Saidou Mohamadou, promoteur et animateur culturel. De quoi recruter des mélomanes qui en redemandent encore.
Les rythmes du sud n’ont plus la côte à côté d’une voix suave de Amina, Pouloh, de celle chromée de Vakoté Yama, Insnébo, Abba Djaouro, Wainabé, Aminatou Ouwalé, Djam Tabo, le groupe Garaya, Jesse Roy,……Même les jeunes aux dents longues comme Ousmane Ngana, Idi Oulo basé en Europe, Soumai Esther, Yang Mad, Takoussa Kodji, Inu Madura …, se sont déjà imposés dans le terroir. Une petite promotion suffit pour les hisser au pinacle de l’art musical au Cameroun. Et les talents ne font qu’éclore encore.
Des difficultés jonchent le chemin
A côté de ce tableau fort élogieux, force est de constater que des difficultés jonchent le redécollage des rythmes sahéliens. L’association des artistes du Grand nord (Agranord) qui venait à peine de naître est morte dans l’œuf. Cette association moribonde mise sur pied sur l’initiative de Isnébo, Amina Poulo, Dourmani Désiré, a été emportée par des divisons internes. Fallait-il associer les peintres et les plasticiens ? Telle était la question qui a tué le bébé. D’autres sources parlent d’une subvention de sept millions de francs Cfa qui ont divisé les artistes. A côté de cette difficulté se pose une autre. Il y a le manque criard de matériels de sonorisation pour les concerts live, le manque de salles équipées et adéquates… Les promoteurs culturels sachant ne rien gagner des concerts qui ne peuvent drainer foule sont découragés dans l’organisation des spectacles.
Les artistes qui ont leur maquette, faute de studios appropriés à leur rythme sont obligés de modifier certains instruments. Et là, à priori la composition initiale prend un sérieux coup. Des rythmes que les instruments du sahel ne peuvent refléter tirent le plus souvent vers le bikutsi, faute d’arrangements adéquats. Les jeunes ne sont pas aussi à l’abri de la pauvreté ambiante. Vakoté Yama, artiste musicien, propriétaire d’un studio d’enregistrement, regrette néanmoins que « pour avoir un producteur, il faudra lui présenter une maquette et pour la concevoir, il faut débourser 300 000 francs à 400 000 francs Cfa. Or, cette somme n’est pas à la portée de tous jeunes qui commencent. Et quand bien même la famille réussit à collecter cette somme, elle n’est pas sûre de rentrer dans son investissement ni à l’artiste de convaincre un éventuel producteur ».
Encore que les studios dont il parle se comptent au bout des doigts. Dans tout le Grand nord, il n’existe aucun studio multi piste. Encore moins dans la capitale tchadienne où le seul studio d’enregistrement qui existe n’est plus fonctionnel. Le Nigeria ou le sud du pays sont le dernier rempart. Avant cette trouvaille salutaire d’un artiste originaire du Grand nord basé en Norvège, qui voyant sombrer de jeunes talents et les difficultés d’enregistrement, a songé acheter un studio multipiste avancé portable, qu’il promène simultanément entre Ngaoundéré et Maroua, selon les besoins. Et les demandes affluent aussi bien du sud du pays, du Grand nord que du Tchad voisin.
jacques.kaldaoussa