Le sexe nourrit toujours la littérature

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Elles sont de plus en plus nombreuses les œuvres qui lèvent le tabou du nu dans le paysage littéraire national.




Les amoureux de la littérature camerounaise se souviennent encore de cette atmosphère particulière du début 2006 à la sortie du collectif intitulé Boulevard de la liberté aux éditions du Centre culturel Blaise Cendrars de Douala. Un recueil de poèmes dont la dédicace qui eût lieu à Yaoundé donna l’occasion pour les critiques de se dresser pour certains d’entre eux contre la domination de l’écriture par le nu, mieux par le sexe.
Le chroniqueur Marcelin Vounda Etoa, dans les colonnes du mensuel Patrimoine qu’il dirigeait alors, parla même de «l’écriture de la transgression, transgression des valeurs morales dans une société peut-être hypocrite à certains égards mais où l’indignation de la majorité demeure sincère sur les questions de mœurs».

Mais à vrai dire, le public était déjà habitué à ce type de littérature positionnée dans le sillon d’une littérature proche du pornographique. Car quelques années auparavant, une œuvre comme le recueil Soif Azur de la poétesse Angeline Solange Bonono fit les mêmes vagues. Tout comme Le droit de cuissage de Stella Engama ou encore Femme noire, femme nue du grand prix de l’académie française Calixte Beyala. Cette dernière provoqua même une sortie de ses consoeurs de la plume que Patrimoine relaya sur deux pages. Où l’on se rendit compte que l’option pour le nu n’était point partagée chez les écrivaines. Mme Bonono y écrivait alors que «la sexualité est une question brûlante et parler de sexe est une urgence dans la mesure où le monde a mal au sexe (Sida !)». Question brûlante qui pour Mme Engama ne devrait être comprise que comme «un moyen de faire passer un message métaphorique» et non «une fin en soi» tant «le sexe ne devrait pas (..) être la trame d’un roman». Car «Objectiver le sexe pourrait appauvrir la créativité romanesque qui s’abreuve aux sources de multiples thèmes, y compris celui du sexe mais également ceux de l’amour, de la mort, de la joie comme de la douleur».

Esthétique
Une sortie qui posait alors la question de la place du sexe dans tout projet d’écriture. Pour l’écrivain et éditeur Joseph Fumtim, «écrire sur le sexe doit se faire dans les règles. Le faire doit reposer sur une esthétique qui doit aller avec le projet. Le sexe peut être juste un élément, une accroche comme il peut être une finalité. Si c’est une accroche pour attirer le lecteur, on ne peut pas lui faire le reproche.» Et si jamais pareille orientation n’était point suivie, l’auteur risque alors de courir «le risque de verser dans la vulgarité». Pour l’écrivaine Marie Claire Dati, «Ce n’est pas le sexe qui est important, c’est de s’en servir pour exprimer le prix de la vie, de la vraie vie. C’est créer un homme nouveau jaloux de bien vivre. Là, oui ! le sexe peut entrer dans la littérature (…) pour éveiller des consciences, faire rayonner un monde plus beau, pour tenter d’inventer, de recréer, d’illustrer, de redire.»

Sur les raisons qui pourraient pousser un auteur à embrasser la sexualité comme sujet de l’écriture, Mme Engama estime que ce n’est que le prolongement de ce qui a fait les lettres de noblesse de la littérature orale qui «depuis la nuit des temps à travers les épopées» a toujours donné une place au sexe. Pour M. Fumtim, cette option peut s’inscrire dans l’air du temps. Surtout à une époque où le sexe se donne désormais à voir partout. Lui qui ne s’encombre plus de l’obscurité ou de la pénombre pour se laisser admirer ou contempler. Un avis pas du tout partagé par Mme Mpoundi Ngollè qui écrivait dans Patrimoine en juillet 2003 que «le sexe n’est donc pas si banal» en Afrique où «pour conjurer le mauvais sort consécutif à une telle malédiction on se soumet à des rites d’expiation et d’absolution», avant de dire qu’elle ne pourrait jamais écrire un roman érotique ou pornographique, même si elle peut comprendre ceux des auteurs qui le font.

Le sexe encore et toujours !
Six ans plus loin, Mme Bonono plaide pour une différenciation entre la pornographie «qui est la représentation des choses obscènes et l'érotisme qui est un goût marqué, excessif, pathologique pour les choses sexuelles.» C’est pourquoi l’auteure de Bouillons de vies et Le journal intime d’une épouse estime que «L'érotisme subtil, suggéré apporte une certaine saveur, une succulence à un texte littéraire car provoque chez le lecteur une émotion sensuelle positive et comble une attente.» Car le sexe n’est finalement rien d’autre qu’une partie du corps comme une autre et qui ne saurait être «frappée du sceau du tabou» dans la création littéraire.

Rabiatou Njoya estimait quant à elle en 2003 que le sexe parfumait nombre d’ouvrages en Occident parce que dernier connaît «un épuisement des sources d’inspiration». Un espace où la majorité des êtres humains ont hélas des fantasmes que satisfont les œuvres «pornographiques». Satisfaction qui «a très peu de choses à voir avec le génie créateur». C’est pourquoi elle conseillait à ses pairs de «garder au sujet de la sexualité, dans la pratique et dans le traitement que nous en faisons dans nos créations, ce qui nous différencie de l’Occident (…) les écrivains africains ont encore tant de choses à dire qu’il serait dommage qu’ils se lassent en écrivant des œuvres pornographiques».

Quoi qu’il en soit et quelque soientt les postulats des uns et des autres, l’aventure du sexe dans l’écriture camerounaise se poursuit comme le démontrent quelques œuvres récentes. Car après Mesure de l’amour et L’évangile du coït de l’un de nos plus grands poètes de l’heure Fernando d’Almeida, Elise Mballa Meka a décidé de centrer l’intrigue de son première œuvre autour «d’un bitolero qui débitait plus bite que son ombre» dans une société où «la bitocratie se dresse géante à la face du peuple, dans les campus, dans les bureaux, dans les bistrots». Et ce faisant, cette nouvelle écriture contribue, pour parler comme Angeline Bonono, à «sortir les mots liés au sexe du ghetto linguistique où notre moi hypocrite les ont enfermés». Pour combien de temps encore ?

Parfait Tabapsi

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