Patrice Nganang : Pamphlet contre... les faux-monnayeurs*

Comments · 1827 Views

Le franc tireur des lettres malgaches, Jean-Luc Raharimanana, vient de faire paraître dans la nouvelle collection Fragments qu’il dirige aux éditions Vents d’Ailleurs, en France, La république de l’imagination.


  Le texte signé de l’écrivain, polémiste et universitaire Patrice Nganang est un livre hybride. Conçu comme une série de lettres à un «petit frère», il est surtout une charge contre la fausse monnaie en littérature. Gide eût apprécié !
Considérant que la soumission au clinquant et l’élimination de toute opposition sont les dangers majeurs qui guettent le monde en général et l’Afrique en particulier, Patrice Nganang en désigne les porte-drapeaux : les écrivains imposteurs. Ecrivant à un jeune désireux de quitter la terre africaine réputée «sans futur», l’écrivain admet d’abord que toute idée de voyage n’est pas à proscrire. Il soutient, pour mieux énerver les promoteurs français du concept d’immigration choisie, que pour les Africains, traverser la Méditerranée est «aussi nécessaire aujourd’hui que le fut le voyage en Egypte ancienne des Grecs, les inventeurs de l’Occident !»

Effacements
En désaccord avec l’écrivain Togolais Sami Tchak sur les rêves africains, il souligne à quel point le désarroi ressenti par la jeunesse africaine repose sur l’occultation de la mémoire. Frantz Fanon l’a dit avec davantage de force ; mais Nganang, déroutant et mordant, dans un style peu orthodoxe, revient sur quelques héritages de son continent d’origine. Le shu-mom, l’écriture inventée par Ibrahim Njoya, au Cameroun, vers la fin du dix-neuvième siècle lui sert d’argument. Des effacements ont abouti à «l’interruption du temps de l’espoir». L’ère des derniers ravages, sous la colonisation, a alors achevé le programme d’écrasement des «voix rebelles» en Afrique.

Elle perdure, grince le pamphlétaire, à travers la quête de respectabilité des auteurs adeptes du faux-monnayage littéraire. Les critiques les plus féroces de Nganang, dénonçant une littérature de coton ou «ricanante», sont adressées à Fernando d’Almeida et à Alain Mabanckou. Ce dernier se complaît-il à «ouvrir les portes de l’hilarité collective» derrière lesquelles on moque l’Afrique plus qu’on ne lui rend sa juste place dans la bibliothèque universelle ? Nganang le pense et réclame la libération des imaginations ; mais son hésitation entre pamphlet et essai reste perceptible. Les faux-monnayeurs lui répondront-ils ? Ils préfèreront peut-être faire l’autruche et enfouir prestement leurs têtes dans le sable.

Eugène Ebodé
(*)Publié au Courrier de Genève du samedi 17 octobre 2009.

Comments