Festivals : Un concert de détresse

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Festivals : Un concert de détresse anime les organisateurs



Le chevauchement des dates et l'absence de financements côtoient souvent l'amateurisme.
Justin Blaise Akono

Une quinzaine de festivals se produisent tout au long de l'année au Cameroun. Il existe ainsi, pour les plus connus, les Retic (rencontres théâtrales internationales du Cameroun), les Ecrans noirs du cinéma francophone, Aboki Ngoma (danse), le Festi-bikutsi (musique), le Fesmoc (contes) ou le Fescarhy (caricature et humour). "La profusion des festivals est né après 1995, de l'absence d'espace de diffusion de l'art ", indique Tony Mefe, promoteur des Scènes nationales (théâtre), qui rappelle qu'un ensemble de financements et facilités initiés par la coopération française a été mis en place pour le soutien aux artistes du Sud.

Grâce au service de coopération et d'action culturelle (Scac) de l'ambassade de France pour les titres de transport international, et le Centre culturel français pour l'espace, un festival international était alors assuré à environ 70 %, selon Tony Mefe. D'ailleurs, Ambroise Mbia, organisateur des Retic l'un des plus grands festival de théâtre de la sous région, se réjouit que ses partenaires internationaux, comme depuis plus de 15 ans, assurent le transport de ses artistes invités. Les budgets sont importants. Tony Mefe, par exemple, a besoin de 30 millions Fcfa pour organiser son festival national. Léonard Logmo lui, prévoit 25 à 30 millions Fcfa pour le Fesmoc. Pour son Festi-bikutsi essentiellement régional, René Ayina parle de 30 à 40 millions Fcfa.

Mais, l'accès à ces moyens financiers est devenu une véritable gageure. "Depuis quelque temps, il nous est difficile de réunir les 20 % du budget prévisionnel", reconnaît Ambroise Mbia. Pour André Bang de Net Plateau Vivant (théâtre), "même si le transport est assuré par un partenaire, il peut arriver que tout coince au niveau du cachet des artistes, car le partenaire auquel a été affecté ce poste, n'a pas répondu présent". Tous les organisateurs financés par la coopération française affirment que cette aide se rétrécit progressivement comme une peau de chagrin. Malheureusement, se plaint René Ayina, "le sponsoring semble être à tête chercheuse".

Organisation
Le Compte d'affectation spéciale du ministère de la Culture, d'une valeur d'un milliard Fcfa, pourrait aspirer la recherche effrénée du financement local. "Je n'en ai jamais reçu", confie René Ayina du Festi-bikutsi. "On ne peut pas accorder la même subvention à un festival international et à un festival national. Somme représentant toujours les 30 % de la demande", se plaint André Bang, le promoteur de Net Plateau Vivant, un festival de théâtre qui se déroule chaque année à Yabassi. Ce dernier indexe par ailleurs la commission chargée de la répartition de cette subvention "d'aides à la tête du client". Le secrétaire général du Mincult, Thomas Fozein, se réjouissait, à l'ouverture des Retic le mois dernier à Yaoundé, de ce partenariat efficace entre les acteurs culturels et son ministère, pour le bien de la culture camerounaise.
Le problème des festivals camerounais n'est pas seulement financier. Tony Mefe de Scène d'Ebène indexe ces organisateurs de festivals, qui "sont des très bons artistes. Mais, n'ont pas une formation nécessaire pour l'organisation événementielle". Ils ne sont pas toujours des ingénieurs culturels. "Nous sommes des ingénieurs culturels pour avoir suivi des stages en Allemagne, par exemple. C'est la raison pour laquelle nos dossiers sont toujours appréciés sur le plan international", lui répond André Bang, en développant le montage d'un festival, tel qu'il devrait être organisé.

Selon certains observateurs avertis, la personnalisation de ceux-ci est souvent à l'origine de leur échec. "C'est vrai. Mais, il faut toujours un porteur de projet, obligé de faire le porte-à-porte dans l'environnement qui est le nôtre", explique René Ayina, qui félicite Les Ecrans noirs de fonctionner d'une manière professionnelle. Ainsi, certains festivals ont disparu, ou sont en berne. Soit du fait du manque de professionnels à leur tête ou autour de l'événement, soit du fait du désistement ou de la disparition du promoteur culturel. René Ayina cite dans la mêlée les Rencontres musicales de Yaoundé (Remy), le festival Jazz sous les manguiers, devenu un élément des Remy, avec la disparition du Colonel Teyang.

Passés les traditionnels problèmes d'infrastructures auxquels les organisateurs tentent de trouver des alternatives en s'adaptant à la nature, les organisateurs se plaignent aussi des obstacles administratifs, qui ont souvent porté des coups à la programmation. Notamment, l'accès au visa. "Il devrait avoir des visas de courtoisie pour les artistes qui viennent, comme cela se passe au Gabon. Ceci permettra d'encourager la culture et le tourisme", suggère Léonard Logmo du Festmoc.
Tous les organisateurs des festivals sont unanimes sur un fait : ces événements ne rapportent rien. Peut-être les dettes. René Ayina, coordonnateur du collectif des festivals artistiques du Cameroun se réjouit de ce que la plupart des festivals programmés cette année ont pu se tenir. "Les problèmes d'harmonisation des événements ont commencé à trouver une solution", avoue-t-il. La création du collectif est inspirée par les chevauchements des événements, qui ont toujours les mêmes bailleurs, le même public et, éventuellement, le même sponsor. D'où une organisation souvent tirée par les cheveux

Réflexions
Mais, personne ne veut abandonner. Même au prix des artistes dont les cachets permettent à peine de recommencer la même aventure. Les artistes ayant participé au Festi-bikutsi ont reçu chacun 50.000 Fcfa après une prestation. Vingt-deux groupes étaient engagés. "Organiser un festival au Cameroun ne rapporte encore rien", confie André Bang, pour qui "c'est un support important de la culture camerounaise. Le spectacle ne se vend pas puisque les salles sont vides. L'aide de la Francophonie constitue déjà une recette, et non les entrées gratuites". Léonard Logmo, lui, estime que : "si on abandonne, on sera obligé de répondre devant la postérité". Pour Tony Mefe, "les festivals sont des gouffres. Ils nous permettent de vendre notre expertise à l'étranger".
Loin des quartiers généraux des organisateurs, des observateurs ont des avis partagés. Le Centrafricain Vincent Mambachaka, metteur en scène et consultant en Ingénierie culturelle est agréablement surpris par le courage des organisateurs de festival dans ce contexte de précarité. "Les Ecrans noirs constituent un rendez-vous important dans la sous région. Il faut reconnaître la capacité des organisateurs à asseoir leurs événements", confie-t-il. Il suggère qu'il est nécessaire de réfléchir sur la création et la formation pour assurer la relève.

Pour Hubert Mono Ndjana, président du conseil d'administration de la société civile du droit de la littérature et des arts dramatiques (Sociladra) se plaint qu'il y a un peu d'anarchie du fait que l'Etat n'a pas voulu prendre en charge ce phénomène de la culture. "Les organisateurs se débrouillent avec des financements sans périodicité fixe", souligne-t-il avant de s'indigner de la pauvreté des décors en théâtre. Ce qui, selon lui, ne peut pas entraîner les foules. "Les pouvoirs publics ont développé les grandes ambitions partout, sauf en culture", martèle-t-il.
Néanmoins, le collectif des festivals artistiques espère faire revivre au Camerounais les grands moments de leur culture. Une rencontre professionnelle est prévue samedi prochain à Douala, en marge du Kolatier, pour savoir "si la sous région Afrique centrale peut avoir un grand rendez-vous culturel, après le vide laissé par les Remy", a révélé le coordonnateur, René Ayina. La renaissance passera alors sur les différents fardeaux, qui écrasent la culture camerounaise.
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