Les révélations de Celestin Monga

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L’homme refait surface… à Bangangté
Après seize ans de quasi-absence, Célestin Monga est réapparu pour une conférence publique au Cameroun mercredi 19 décembre 2007 à l’Université des montagnes. Thème la rencontre : “ Société civile et entreprenariat, quelques défis pour l’Université des Montagnes. ” Cette conférence, selon André Ntonfo, directeur de l’Institut des études africaines (Iea), marque l’inauguration d’une série de débats publics initiés par l’Institut.
Dans son exposé, l’économiste essaie de replacer l’Udm dans son contexte initial. L’université, créée par l’Association pour l’éducation et le développement (Aed) n’a pas pour vocation de faire des bénéfices, mais recherche le bien être social et la pérennité. Elle fait donc partie de la société civile, celle là qui doit se positionner définitivement dans le sillage du développement.
Pour lui et les responsables de l’Udm qui l’entouraient, l’initiative vaut la peine d’être soutenue. C’est pourquoi des démarches ont été initiées auprès de la diaspora camerounaise pour collecter des fonds. Ambroise Kom, modérateur de la soirée, rappelle d’ailleurs que l’une des raisons de la présence de Monga au pays, c’est le compte rendu de cette activité de collecte des fonds.
Les questions de l’assistance ont presque éludé le sujet exposé, pour ramener le conférencier à se prononcer sur des questions politiques. Abordant la question sur la modification de la Constitution, Monga pense que le débat n’est opportun que pour ceux qui veulent faire du juridisme. Pour lui, “ le biyaisme peut subsister, même après Biya ”, et la question essentielle aujourd’hui n’est pas celle du changement ou pas d’une phrase de la Constitution, encore moins celle du renouvellement du personnel politique.
Le travail de fond à faire serait plutôt celui de renouvellement des mentalités. Il n’est pas de ceux qui pensent qu’il n’existe personne pour prendre la relève dans ce pays. Il reconnaît qu’en face du pouvoir politique, “ l’opposition a pris tellement de gaz lacrymogène au visage que sa réflexion n’est plus très stable ”, mais se refuse à faire une fixation sur un individu : “ Il y a des individus qui se révèlent quand ils sont interpellés. ” Sur la question des Accords de partenariat économique, Monga est plutôt optimiste, pour peu qu’il y ait une volonté réelle de création.
Dans les années 90, Célestin Monga parlait dans les meetings publics et dans les journaux. Sa verve et son esprit critique lui ont valu des ennuis au pays. Depuis longtemps, il a quitté le pays et a déposé ses valises aux Etats-Unis où il officie comme économiste et vice-président de la Banque mondiale. Ceux qui sont venus l’écouter à l’Udm sont un peu restés sur leur soif, et pour cause : “ Je ne reconnais plus le Célestin Monga que j’ai connu dans les années de braise, il a mis beaucoup d’eau dans son vin. ” Beaucoup sont en effet surpris de constater que l’esprit frondeur s’est beaucoup dissipé en l’homme, même s’il reste critique.
Ce que Lazare Kaptué, président de l’Aed aura retenu de son exposé, c’est cette phrase simple: “ Chacun doit faire ce qu’il a à faire, et bien, et cesser de jeter la pierre aux autres. ” Ces mots sont assez révélateurs de ce que Monga, aujourd’hui, donne plus de conseils et fait des propositions pour le changement profond de la société camerounaise, au-delà des débats et réflexions.
Après Bangangté, Célestin Monga procède ce jour à la dédicace de son dernier livre, Un bantou à Washington, sous-titré “ des geôles camerounaises à la Banque mondiale. ”
RT





Vous venez de donner une conférence sur le thème “Société civile et entreprenariat.” Pensez-vous que la société civile camerounaise joue pleinement son rôle ?
Il y a des organisations très courageuses qui font un travail remarquable, mais il y a aussi des organisations maffieuses qui utilisent cette plate-forme uniquement pour se positionner. Et c’est normal. Ça s’est vu ailleurs. La grande question c’est comment en tant que pays nous nous organisons pour que toutes ces organisations travaillent vers un idéal démocratique. C’est donc ce que les politologues appellent vers la production d’un capital social. Je ne peux donc pas répondre par oui ou par non (…).

Peut-on parler d’entreprenariat dans un contexte où on n’encourage véritablement pas l’initiative privée ?
Oui, parce que l’initiative par définition s’inscrit contre l’adversité. Je vous renvoi au bouquin “Main basse sur le Cameroun” de Mongo Béti dans lequel il a tout un chapitre dans lequel il présente l’entreprenariat au Cameroun pendant la période coloniale. Il explique comment de tout petits commerçants réussissaient à damer le pion non seulement à l’administration coloniale mais aussi aux grands commerçants grecs à l’époque qui monopolisaient le marché. L’adversité est une donnée que nous devons prendre en compte mais ça n’empêche absolument pas que notre créativité nous permette de nous en sortir. Le Cameroun est connu en Afrique comme étant l’un des lieux où les gens sont le plus entreprenant. Quand je me promène dans les rues à Douala ou à Yaoundé, je vois le nombre de vendeurs qui travaillent 15 heures par jour pour gagner un peu d’argent, je trouve chez eux l’exigence éthique et le talent entreprenarial qui nous permettra un jour, quand il sera bien canalisé, de mener notre pays dans la bonne direction.

Comment expliquer qu’après l’atteinte du point d’achèvement de l’Initiative Ppte il n’y ait pas de retombées dans le panier de la ménagère au Cameroun ?
Je ne m’exprime pas au nom de la Banque mondiale. Je suis ici à titre privé et personnel (…) D’une manière générale, je dirai simplement qu’un pays ne peut pas se développer parce qu’on a annulé une partie de sa dette. Le développement c’est quelque chose d’un peu plus ambitieux, d’un peu plus complexe et sérieux. C’est une vision et une stratégie crédibles, c’est des programmes rigoureusement conçus, c’est une équipe motivée, c’est un budget viable… C’est tous ces éléments qu’il faut avoir. Une annulation partielle de dette est un ingrédient intéressant mais ce n’est sûrement pas la recette miracle pour sortir de nos difficultés.

Pourquoi la plupart des privatisations ont échoué au Cameroun ?
C’est une question que vous devriez poser à ceux qui menaient cette privatisation. L’objectif d’une privatisation en principe c’est de susciter la concurrence dans un secteur où il existe un monopole (…) Un deuxième objectif qui est secondaire et parfois important c’est de libérer les finances publiques parce que les entreprises qu’on privatise sont généralement des entreprises publiques mal gérées dont les déficits sont financés par l’Etat ; et l’Etat ce sont les impôts des citoyens. Il faut maintenant aller au cas par cas pour voir si la concurrence a été insufflée, est-ce que les prix ont baissé à cause de la concurrence, est-ce que les finances publiques se portent mieux parce le poids de déficits a été allégé, est-ce que les banques sont libérées de la dictature des entreprises publiques et ont donc plus de ressources pour les petites et moyennes entreprises ? … C’est toutes ces questions qu’il faut regarder pour voir si la privatisation a fonctionné ou pas. Si elle n’a pas fonctionné, il faut poser la question à ceux qui l’ont menée.

Le débat sur la révision de l’article 6, alinéa 2 de la Constitution, qui porte sur la limitation du mandat présidentiel, est-il opportun?
Il n’est opportun que lorsqu’on veut faire dans du juridisme. C’est à dire que vous croyez qu’en changeant un alinéa d’un article d’une constitution on change le Cameroun. Je suis un peu plus sceptique. Bien évidemment je suis pour l’alternance. Je ne crois pas que vos lecteurs seront choqués en apprenant une chose pareille. Ce n'est pas une révélation. Mais je vais au-delà de l’alternance. Je crois sincèrement qu’avec le biyaïsme, même sans Biya, on peut avoir des manières de faire, des comportements, des mentalités, qui subsistent même après une alternance. C’est ce genre de problèmes qui m’intéresse. Ce ne sont pas les problèmes d’un individu même si je suis pour qu’on change les individus qui ont montré de manière époustouflante leur incompétence notoire.

Tout le monde parle de l’après 2011. Est-ce que d’après vous les leaders de l’opposition actuelle peuvent faire l’affaire?
Je me suis interdit de leur jeter la pierre parce que je vis à Washington. Je ne vis pas comme eux ici sur le terrain. Donc je n’ai pas au quotidien le type de difficultés qu’ils doivent endurer. Je dis souvent, comme une boutade, qu’ils ont parfois pris beaucoup de gaz lacrymogène au visage que leur réflexion n’est pas toujours très stable. Mais je ne crois pas aux individus. Je crois aux organisations. Les individus peuvent énoncer des visions mais ils ne changent pas une nation. Une nation est changée par des organisations citoyennes. Nous ne faisons aucune citation sur aucun individu en particulier mais plutôt sur les mouvements de mobilisation de transformation sociale. Et puis vouloir prévoir à l’avance qui fait l’affaire, qui ne fait pas l’affaire, c’est quelque part retirer aux Camerounais leur droit de choisir. Il y a des individus et des leaders qui se révèlent de manière remarquable lorsqu’ils sont simplement interpellés. Et c’est souvent des gens qu’on ne connaissait absolument pas. Je suis persuadé que le Cameroun ne manque pas de leaders d’envergure (…)

Qu’est-ce qu’il faut pour que l’économie camerounaise décolle ?
Tous les ingrédients sont là (…) A mon avis, il faudrait une vision, une stratégie et un leadership. Il faudrait que nous sortions de la dictature de nos petites habitudes, que nous cessions de faire les mêmes choses que nous faisons depuis 40 à 50 ans sans avoir de gros résultats. Que nous exploitions les opportunités de la globalisation, de l’économie de service par exemple, de la créativité qu’offre internet par exemple. Je connais des entreprises au Nigeria, au Ghana, qui gagnent beaucoup d’argent en écrivant des logiciels qui sont vendus aux Etats-Unis. Tout le monde n’est pas obligé de cultiver du café ou du cacao parce que nos grands parents l’ont fait et continuer à dire aux gens qu’on doit absolument faire ce qu’ils ont fait. L’économie immatérielle comme je l’appelle est un secteur qui offre énormément de possibilité pour un pays comme le Cameroun où les gens sont travailleurs. A condition qu’il y ait un minimum d’infrastructures dans les domaines comme la télécommunication et qu’au lieu de taxer de continuer de taxer les équipements qui viennent de l’étranger et qui nous permette à chacun d’entre nous d’améliorer sa productivité, qu’on mette les droits de douane zéro à tout ce qui est équipement et qui permet aux étudiants, aux lycéens, aux petites et moyennes entreprises d’augmenter le volume du travail et le capital humain.

C’est à dire que les Ape peuvent être une panacée ?
Je crois aux opportunités qu ‘offrent le commerce international. Mais l’expérience des pays qui se sont développés depuis 50 ans montre que ce sont des pays qui n’ont pas attendu de signer des accords particuliers avec des pays particuliers. Si la Chine qui est le plus grand marché aujourd’hui au monde est disposé à acheter des produits camerounais, je ne vois pas pourquoi on irait vendre ça là-bas parce que nous sommes préoccupés par un accord de partenariat avec je ne sais quelle ancienne puissance coloniale. Donc je suis un homme pragmatique et je me définis comme quelqu’un qui ne s’enferme pas dans les idéologies. Je pense que nous sommes un pays absolument riche et que nous devrions aller comme les autres, n’importe où, pour ouvrir de nouveaux marchés et vendre notre immense savoir et notre potentiel.
 

Par Propos recueillis par Roland TSAPI à Bangangté

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