Le super maire de Yaoundé intrigue autant par ses idées modernes de modernisation de la capitale que par les libertés qu'il prend avec les lois et règlements.
Alain B. Batongué
Dans le vol Air France qui le conduisait de Yaoundé à Paris dans la nuit du 13 octobre dernier, en route pour le Canada où il devait prendre part aux diverses activités organisées autour du sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de la Francophonie, Gilbert Tsimi Evouna a longtemps abandonné la 1ère classe où se reposaient paisiblement plusieurs membres du gouvernement effectuant la même mission que lui, pour improviser des bains de foule en classe économique, où de nombreux compatriotes l'avaient reconnus. Et il expliquait à l'un d'eux, cadre d'assurances originaires de l'Extrême nord, qui disait croire à nouveau au Cameroun depuis l'arrivée de l'édile à la tête de la Communauté urbaine, que " le développement est une affaire de mentalités, on doit croire au développement et l'accompagner ; mais si certains veulent le subir, ils devront le subir et leurs enfants le reconnaîtront ", dans son accent désormais très connu.A voir comment il fonctionne depuis de nombreux mois maintenant, on comprend mieux que Gilbert Tsimi Evouna, nommé par décret présidentiel en juin 2005 (après plus d'un intérim suite au décès brutal de Nicolas Amougou Nnoma) et ayant longtemps observé que le Cameroun manquait cruellement d'homme d'action porté sur le développement et le progrès de manière manifestement désintéressée, a décidé de construire sa réputation et sa renommée sur sa poigne et son obstination. Une vieille formule résumée en langue éwondo, résumant les plans révolutionnaires des nouveaux promus, indique-t-elle que "nous avons toujours fonctionné ainsi, et rien ne s'est passé " ? Le nouveau maire a décidé de faire les choses autrement, de faire bouger les lignes, même de force.
Et il a réussi manifestement, y compris à faire intégrer aux populations de la capitale, habituellement grincheuses à la moindre sortie du chef de l'Etat, qu'on peut accepter les nombreux embouteillages dans la ville du fait de travaux engagés ça et là et de voies détournées ou contournées, avec une philosophie toute simple : " Nous souffrons, certes, mais c'est pour un temps et pour notre bien. Demain, Yaoundé sera meilleure et ressemblera à certaines capitales africaines modernes que nous visitons souvent ".
Ce fils d'Evouna Bella, patriarche des Angok, un clan minoritaire de Yaoundé qu'on retrouve principalement à Oyom-Abang, Nkolbisson et Afane Oyo, qui s'est inscrit dans la continuité des actions de modernisation de la capitale entreprise par son prédécesseur, est certes souvent allé au charbon. Il a dû faire face à des mouvements sociaux du personnel de la Communauté urbaine et à la fronde des maires d'arrondissement et des membres du Conseil de la Communauté. Il est apparu en première ligne de l'opération controversée de déguerpissement de la vallée d'Ekoudou-Bastos faisant face aux populations qui n'entendaient pas voir leurs habitations détruites. Homme à poigne, il ne reculera pas.
Mais cette controverse, encouragée semble-t-il par un chef de l'Etat sublimé par de tels résultats, a-t-elle fait monter la tête à Gilbert Tsimi Evouna ? Toujours est-il que le super maire, 63 balais bien sonnés, semble planer sur son nuage, au point de négliger désormais les socles de toute réussite managériale : le respect de la réglementation et le respect de la hiérarchie. Son nom se retrouve désormais associé à toutes les controverses. Une affiche d'un annonceur présente-t-elle deux petits enfants parlant d'amour, il estime que cela est contraire aux bonnes mœurs et demande à ses agents la destruction des affiches, sans autre forme de procès.
Un malentendu l'oppose-t-il aux régisseurs, à Cameroon publi expansion (Cpe) et au ministère des Domaines et affaires foncières (Mindaf) au sujet de la gestion de l'espace publicitaire ? Il estimera que c'est son interprétation des textes, qui lui donne naturellement raison, qui fait foi. Et même si le Premier ministre signe un texte donnant raison provisoirement à la Cpe, en attendant un toilettage et une modernisation des textes, et que le Mindaf au cours d'une réunion confirme cette instruction, le délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine de Yaoundé persistera dans ses positions, publiant un communiqué dans le quotidien gouvernemental, indiquant qu'il procèdera comme il l'a toujours fait, en dépit des mesures du chef du gouvernement.
La dernière bravade est venue des échanges parfois surréalistes avec le directeur général de l'Agence de régulation des marchés publics (Armp) au sujet des procédures d'attribution et d'exécution des marchés publics, où Gilbert Tsimi Evouna écrit clairement à Jean Jacques Ndoudoumou qu'il gagnerait à changer la règlement autour des marchés qui est passablement obsolète, et que lui applique sa propre réglementation qui se résume en deux idées : ne pas donner de marchés à ses frères ni à la même entreprise, et s'assurer que le marché sera réalisé.
Or, nous le disions déjà dans notre édition de mercredi dernier, les lois peuvent être mauvaises, elles peuvent être dures, mais le principe juridique est que, tant qu'elles n'ont pas été changées, elles sont d'application impersonnelle et aucun gestionnaire des deniers publics, quelle que soit la confiance dont il peut se prévaloir de la part du chef de l'Etat, ne saurait prendre des distances vis-à-vis de ces lois. D'autant que le chef de l'Etat, malgré tous les reproches qu'on peut lui faire, a toujours été soucieux, en premier, de prendre ses actes en conformité avec la loi.
Et si peu de personnes doutent des belles intentions du délégué du gouvernement pour la ville qu'il semble tant chérir, on s'inquiète désormais des moyens qu'il utilise pour réaliser ses ambitions parce qu'ils peuvent, un jour, se retourner contre lui. Parce que, au-delà des résultats et de l'efficacité, des missions du Contrôle supérieur de l'Etat pourraient bien trouver des anomalies dans la gestion de l'argent de l'Etat. Pour un peu moins que cela, de nombreux Camerounais, qui étaient également sûrs de servir l'Etat, se trouvent encore dans diverses prisons du pays. Ce n'est certes pas ce qu'on souhaite à " Homme sec ".