On annonce votre retour dans les bacs à musique. La trêve est-elle terminée ?
Ma carrière musicale n’a jamais réellement connu un coup froid. Mon dernier disque “ Le mari de ma femme ” est sorti en 2001. Il y a eu six (06) années de silence. Pendant tout ce temps de suspension de la sortie des albums discographiques, je faisais partie d’un groupe de travail baptisé “ Cabinet fantôme ”. Nous travaillions aux côtés de Joseph Charles Doumba, l’ex-secrétaire général du Comité central du Rdpc. Pendant les six ans, j’étais commis à des tâches d’action politique. On s’est attelé au remodelage du Rdpc, à la nouvelle carte politique mise en place lors des renouvellements de 2007. A ces chantiers, il faut ajouter les opérations de reconstitution du sommier politique du Rdpc. Avant le départ de Joseph Charles Doumba, nous avons remis le parti sur les rails.
Comment appréciez-vous la continuité dans le Rdpc après la chute de votre mentor ?
Nous pensons que la trajectoire n’est plus la même. Je la voyais autrement. Le président national qui définit et décide des orientations a opéré des réformes structurelles, de même qu’il a mis le parti dans une autre posture, avec une équipe dirigeante plus ou moins hétéroclite. A ce jour, il y a lieu de regretter que les dissonances et la discorde entre les membres de l’équipe aux affaires ne sont pas favorables au bon fonctionnement, ni même à un meilleur épanouissement général du parti. L’actuel Sg a les éléments et le profil de l’emploi. Mais si je suis consulté, je conseillerais au président national d’opérer une véritable mue. Il faut mettre du sang neuf dans les rangs de l’équipe du Sg du comité central. En l’état actuel, ceux qui l’entourent (surtout ses collaborateurs immédiats) ne sont pas des enfants de cœur. La configuration structurelle du parti est grippée, à cause des esprits retors, adeptes de l’immobilisme.
Est-ce à dire que le Rdpc ne rencontre plus votre adhésion, ou bien que votre ferveur militante n’est plus la même ?
Je suis de ceux qui ont adhéré au Rdpc par idéologie. J’avais cru à l’idéologie de ce parti, et aussi, à certains modèles qui, pour moi, apparaissaient comme des repères. Je voulais absolument côtoyer des personnes auprès desquelles je fondais de nombreuses histoires : des forces positives comme Joseph Charles Doumba, feu François Sengah Kuoh, Augustin Kontchou… Sans oublier le président national Paul Biya. Ce sont des personnalités politiques du Rdpc qui sont restées constantes dans leur vision et leur démarche. Pour les avoir côtoyé, j’ai beaucoup appris. Je reste et demeure un militant engagé dans le Rdpc, même si je ne suis plus d’accord avec la manière dont l’idéologie du parti est actuellement conduite. On retrouve au sein du parti, davantage d’esprits maffieux, une certaine hypocrisie malsaine dans la préparation de la prise du pouvoir. Je suis contre cette tendance. Par conséquent, je reste au Rdpc dans un état d’esprit contradictoire.
Est-ce à dire que vous vous mettez en marge du débat actuel sur la révision constitutionnelle, plus particulièrement les dispositions de l’article 6. 2 sur la limitation des mandats présidentiels ?
Au plan purement intellectuel, l’appel à la modification ne peut pas être négatif. L’on peut applaudir l’initiative si c’est dans l’intérêt collectif des Camerounais. Mais si cette modification doit se faire dans une “ logique ” d’hypocrisie, cela pose problème. Ce qui fâche c’est le fait que certains camarades du parti qui en appellent à la modification de la Constitution, mettent ainsi le président national et chef de l’Etat du Cameroun en porte-à-faux avec ses propos tenus lors de l’entretien qu’il a accordé à la chaîne de télévision française France 24. Dans cette interview, le président Paul Biya affirme de manière évidente que l’option de la modification constitutionnelle n’est pas à l’ordre du jour. Il n’en fait pas une priorité. Il parle des urgences comme la lutte contre la pauvreté, la corruption et les détournements publics. Malheureusement, une certaine oligarchie et une bande de spécialistes de la mafia qui pensaient contenir, ou embastiller le président Paul Biya dans les reptations devant le pousser à changer d’avis, se sont sentis en danger. C’est ainsi que une semaine après, ces réseaux de la mafia présentent à la face du monde le visage d’un président qui n’a pas la maîtrise de son appareil. Comment expliquer qu’un président national indique clairement ses orientations, mais que ses collaborateurs décident de faire autrement. Si j’étais au comité central du Rdpc, j’aurai mis rapidement un terme à cette agitation dès l’appel et les contradictions de la Lekié. Je suis entièrement derrière le président national. Il dit bien quelles sont les priorités du Cameroun et des Camerounais. La modification de la Constitution en 2007 n’en fait pas partie. Nous pensons que ceux qui ont fait cela, manifestent la volonté de plomber le président. Ils cherchent à réveiller une certaine rancœur dans l’esprit du Cameroun de manière à se porter candidat le moment venu. Des gens tapis dans l’ombre s’organisent à travers le plan diabolique d’appel à la révision, dans la perspective d’un coup d’état constitutionnel.
Ces contradictions et batailles internes au sein du parti expliquent-elles votre retour à vos amours originelles ?
Je ne suis jamais parti de la musique. J’ai toujours espacé les sorties de mes disques. Je pense qu’il n’y a rien de très fort et affectif que d’être au service de son pays. La haute hiérarchie a bien voulu me mettre à certaines tâches. Lorsque vous avez l’opportunité de “ sauver ” la République, il n’est pas normal de dire non ou cracher dans la soupe. Les six années d’absence dans les bacs à musique m’ont permis de tirer de nombreux enseignements, de mûrir. J’ai pu me convaincre qu’il n’y a pas meilleur engagement que celui qu’on peut faire aux côtés du peuple. Du plus haut niveau à l’intérieur, j’ai pu me rendre à l’évidence que certains faits indigestes que beaucoup de Camerounais dénoncent depuis des années sont une réalité. Le président de la République, dans son discours du 31 décembre 2005, s’est vu obligé de reconnaître et a dénoncé les voleurs de la République qui infestent le pays. Il est important pour chacun de nous de se rendre disponible et solidaire de la bataille enclenchée par le président de la République pour barrer la voie aux prédateurs de la fortune publique.
Votre nouvel album musical est-il le prolongement de cette bataille ?
La “ lutta continua ” est l’intitulé de l’album. Il se justifie par rapport au contexte, qui est celui des luttes que nous avons engagées contre tous les travers qui gangrènent la société : la lutte contre la corruption, la piraterie, la pauvreté, la prédation, les complots… Nous sommes toujours en guerre. L’économie thématique des chansons de l’album est en grande partie constituée de cette croisade contre les détournements, la corruption et les foyers de la prédation. A travers la chanson phare, “ les voleurs de la république ”, il y a beaucoup de choses qui sont dites. On y retrouve aussi des faits de société. Des titres comme “ le journalisme poubelle ” sont à écouter.
J’ai constaté qu’il y avait un nouveau type de journalisme qui se développe et prospère au Cameroun. On peut écrire tout et n’importe quoi, parce que on est instrumentalisé. Autant des dérives qui peuvent plonger le pays dans le chaos. Dès maintenant, il faut pouvoir dénoncer cela. L’album discographique comporte douze titres avec également un joli parfum d’amour. Il est enregistré dans mon studio à Yaoundé, puis finalisé à Paris. Il y a du reggae, du makossa, deux ou trois chansons afro zouk et une bossa-nova. Sur le générique on retrouve des doigtés comme Bobby Nguimé, Ntumba Mika, Jean Paul Litcheu, Aubin Sandjo, Vieux Briscard, Ernest Mvouama… L’album est mixé par Jacky Regan au studio Melissa à Paris. Je ne suis pas déçu par le travail artistique qui a été fait. Je souhaite qu’il en soit de même pour le public des mélomanes.
La pochette de votre disque présente une image assez forte. On retrouve la Bible, le Coran, l’argent et la kalachnikov…
Je disais tantôt que j’ai eu l’opportunité d’être au plus haut niveau. J’ai vécu des tractations de coulisse, des magouilles, des combines, des perfidies, des trahisons et des actes d’hypocrisie. J’ai constaté que beaucoup de pontes du régime deviennent incontrôlables face à l’argent. Quand l’on se rend à l’évidence que dans la vie quotidienne, l’argent, les religions, sont à l’origine de nombreux désastres, l’avenir devient dangereux. Admettons que des gens se rendent compte que de façon hypocrite et dans la pénombre, on est en train de préparer la relève ; ou, on n’arrive pas gérer la succession par une alternance démocratique, tout peut arriver. Nous ne souhaitons pas qu’arrivent des incidents de violence chez nous. Sans être partisan de ce type de prise de pouvoir et tout en le fustigeant, nous demandons un minimum de prudence et d’attention. Nous condamnons ceux qui mettent l’argent au-devant de tout. Nous leur disons que si la foi n’est pas développée de manière profonde entre les chrétiens et les musulmans, le Cameroun pourrait vivre une crise aussi forte que celle de la Côte d’Ivoire.
D’après vous, il y a une relation assez étroite entre Ni Jon Fru Ndi et le Rdpc ?
J’ai lu dans le journal “ Ici les gens du Cameroun ” de Marie Roger Biloa qu’il y a eu un mariage au mois de décembre 2005 entre le fils de Ndongo Essomba, président du groupe parlementaire Rdpc et la fille de Ni John Fru Ndi, le leader de l’opposition camerounaise. Le parrain du mariage n’était autre qu’un certain Grégoire Owona, secrétaire général du comité central du Rdpc. On peut simplement constater que la démocratie est en marche. Nous osons espérer que ce n’est pas un mariage de raison ou une alliance bâtie sur des calculs pour des projections futures. Quand M. Fru Ndi nie avoir des contacts avec le président Paul Biya, alors qu’il existe beaucoup de chemins qui s’ouvrent sur des possibilités de contact entre les deux, à chaque camerounais d’en tirer les conséquences. Pour moi, la seule opposition qui existe aujourd’hui au Cameroun est représentée par des hommes charismatiques comme Adamou Ndam Njoya, Jean Jacques Ekindi et Anicet Ekani.
Vous avez été Sg de la défunte Socinada. De ses cendres sont nées quatre sociétés civiles de gestion collective. Comment voyez-vous le droit d’auteur aujourd’hui ?
Je vois d’en haut, avec un pincement de rire, tout ce qui se passe dans les organismes de gestion collective. Les Camerounais sont faciles à manipuler. Lorsqu’on installe la médisance, la jalousie, la calomnie, au cœur de certaines activités, lorsque des responsables dans un département ministériel comme le ministre de la Culture, au lieu d’encadrer les artistes, deviennent les acteurs des coups bas et de la médisance, on a le résultat qui est là aujourd’hui. Plutôt que de faciliter un meilleur épanouissement de l’artiste, les responsables sont des prébendiers, fortement ancrés dans une logique de prédation. Ils travestissent tout. La Socinada qui, à l’époque, était certes meurtries par des dysfonctionnements qu’on pouvait corriger, a été dissoute. On aurait pu écarter les personnes qui en faisaient trop. Le budget tutoyait le milliard de Fcfa, mais aujourd’hui, l’on se rend bien compte que les quatre sociétés civiles de gestion collective réunies font difficilement un budget annuel de 500 millions de Fcfa. Pourquoi avoir amené l’Assemblée nationale à adopter une loi qui ne permet pas l’évolution mais accentue la paupérisation des artistes ? Avant, la piraterie atteignait moins de 30%, aujourd’hui elle frôle les 150%. On voit Sam Mbende se battre pour ce qui est de la Cmc. Mais comme je le disais en 2005, le Pca est brillant, intelligent, charismatique ; il a de la volonté mais il ne parviendra pas à opérer une véritable révolution tant qu’il sera entouré des moutons de panurges. Tant qu’il n’aura pas avec lui des personnes capables de l’aider dans le choix des orientations et dans la hiérarchisation des priorités, rien ne va marcher. Nous espérons que le ministre Ama Tutu Muna va transcender toutes ces multiples batailles pour le contrôle de la redevance du droit d’auteur et des droits voisins. Plaise qu’elle se mette au-dessus des mafias, qu’elle fasse appel à toutes les intelligences et les forces positives.
Un mot sur les G11 et G10, sur la succession de Paul Biya dans le Rdpc ?
Toutes ces générations en guerre ont une existence logique. Elles développent des ambitions légitimes. Mais dans le cadre du Rdpc, que je connais, tout cela s’explique parce que beaucoup d’entre eux savent qu’ils sont impopulaires. Comme ils sont arrivés aux affaires dans le parti par des voies de contournement ; puisqu’ils savent que de manière logique, si le jeu démocratique est ouvert, ils n’auront pas de place, ils font feu de tout bois. Ils étouffent toutes les expertises qui sont capables de relever le défi. Si le président Paul Biya décide de jeter le tablier en 2011, conformément à la Constitution du 18 janvier 1996, je souhaite que la succession aille valablement au septentrion.
Search
Popular Posts