Espace livres : Se’nkwe P. Modo n’a pas adoré ses patrons

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Le journaliste fait un portrait au vitriol de noms connus de la presse camerounaise.
Jules Romuald Nkonlak

S’il n’y avait pas eu ces longs développements au cours desquels l’auteur, dans un élan de philosophie, parle de ses penchants pour la musique, de ce que le jazz ou Bob Marley peut lui procurer comme sentiment d’extase, de ses lectures et de l’importance qu’elles occupent dans sa vie, ou même de cette vie-là tout simplement, le livre "Mes patrons à dorer" pourrait se lire d’une traite. Comme un roman. Déjà pour ce style alerte qui maintient le lecteur dans le texte, mais surtout pour cette histoire qui offre, chaque fois, des coups d’éclat. Ces coups d’éclat qui ont jonché la carrière tumultueuse et surtout instable de Se’nkwe P. Modo (Modeste Pouade, de son véritable nom) dans la presse camerounaise.

Moins de dix années et au moins cinq expériences qu’il a choisi de consigner dans un livre. L’instabilité de Se’nkwe P. Modo, qui est allé de Challenge Hebdo au Messager, en passant par La Nouvelle expression, lui donne certainement une position privilégiée pour dire des choses sur ces entreprises de presse qui toutes, à leur manière, ont marqué le paysage médiatique camerounais. L’ancien secrétaire de rédaction ne s’est pas contenté de parler des organes, il parle surtout en long et en large des hommes qui les ont faits. Des directeurs de publication qui furent ses patrons et à qui le livre a été consacré. Mais en faisant le portrait de ses hommes peints comme de mauvais gestionnaires, Se’nkwe P. Modo fait surtout son propre portrait. Celui d’un individu qui s’est donné à fond, d’un génie qui savait plein de choses, mais qui, nulle part, n’a été compris par ses patrons.

Le premier, Benjamin Zebazé. Directeur de publication de Challenge Hebdo, il est également le premier à recevoir la pointe de la plume de son ex-employé. "L’homme pressé", comme il est décrit dans le livre, a accepté, "avec un plaisir certain", selon Se’nkwe P. Modo, la lettre de démission qu’il lui a adressée après quelques années de collaboration. Deuxième épisode : la brève expérience "Génération". Cette fois, c’est une collaboration avec Vianney Ombe Ndzana qu’il a connu à Challenge Hebdo et qu’il admire tant qu’il ne travaille pas avec lui sur le projet de création de ce qui sera plus tard "Génération". Le clash ne tardera pas à arriver et la rupture avec "l’homme ambitieux" interviendra avant même que le premier numéro du journal ne soit en kiosque.

Cap sur "La nouvelle expression" de Séverin Tchounkeu et début d’une autre histoire à rebondissements aux côtés, cette fois-ci, de "l’homme rusé". Comme par le passé, il ne faudra pas beaucoup de temps pour que, là aussi, arrive la période de tension. Se’nkwe P. Modo se retrouve une fois de plus à la porte. De façon presque théâtrale. Un petit moment de chômage, du temps consacré à commencer son livre, et puis, retour dans une salle de rédaction.
Se’nkwe Modo est recruté au journal Le Messager alors que celui qui y sera son patron, Pius Njawé, est en prison. Mais "l’homme voyageur" en sortira assez vite pour se coltiner son nouveau collaborateur, qui a l’occasion d’afficher un autre patron à son tableau de chasse. Cette nouvelle aventure s’achèvera un peu plus d’un an plus tard, à travers une lettre de Pius Njawé qui met un terme à la collaboration de Se’nkwe P. Modo avec le journal Le Messager à partir du 31 juillet 1999.

Elle met surtout un terme à l’histoire des huit années que le journaliste a décidé de raconter. Huit années de travail, huit années de rencontres, huit années à écrire sur la société camerounaise, mais aussi à découvrir d’autres pays et continents. On sort du livre de Se’nkwe Modo avec l’impression que les patrons de presse n’ont jamais su profiter des qualités du journalistes. Et c’est certainement l’impression qu’il a voulu donner. Mais on en sort surtout avec la satisfaction d’avoir ri de quelques anecdotes ou belles tournures, avec le sentiment de revivre une certaine période de la presse camerounaise. Et en cela, ce livre méritait d’être écrit.

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