"La paix, c'est la durée du droit"

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L'auteur, dans sa conclusion interroge déjà l'histoire future entre le Cameroun et le Nigeria.




"La qualité politique des dirigeants est un facteur essentiel de la réussite d'un processus comme celui qui a occupé le Cameroun et le Nigeria : des dirigeants instables, manquant d'autorité et ayant une vue rivée sur les intérêts politiques immédiats sont un danger pour la paix durable recherchée. Des études plus affinées devront être faites pour voir comment le président Obasanjo a pu faire accepter à son pays la pilule amère de la perte de Bakassi, espace qui faisait l'objet d'un réel débordement de nationalisme au Nigeria, et comment le président Biya a-t-il pu expliquer et faire admettre à son peuple une démarche comme celle de l'accord de Greentree, lequel a des allures de souveraineté limitée alors même que le droit a déjà été dit de manière non équivoque.les deux chefs d'Etat ont décidé d'aller vers la paix, chacun comprenant les difficultés de l'autre et faisant un geste symbolique fort (le retrait des troupes nigérianes, satisfaction camerounaise, les régimes transitoires de l'accord de Greentree, reflux poli et doux du géant nigérian). L'un gagne réellement mais dans la sobriété, l'autre perd réellement mais dans la dignité ; les peuples sont calmés et l'avenir est sauvegardé.

Le processus de règlement de la crise montre toute l'importance qu'il y a à parier avec le temps, temps pour la patience personnelle des principaux responsables politiques, temps nécessaire pour convaincre les siens de la nécessité de l'option choisie, temps utile pour convaincre l'adversaire de l'utilité d'avancer ou du besoin de freiner au vu de telle ou telle difficulté. Prendre en compte le temps implique que l'on négocie non pas pour l'instant, mais pour bâtir une paix durable. Rien, dès lors, ne sert de courir ; rien, dès lors, ne sert de s'arc-bouter sur quelques années de régime transitoire, si cela peut aider à sortir définitivement de la logique de confrontation. Surtout, la bonne gestion du temps exige de saisir le moment favorable, étant entendu que ce moment favorable n'émerge pas miraculeusement de lui-même, sans efforts des parties.

Les dirigeants camerounais et nigérians ont décidé de regarder vers l'avenir et de ne pas se lier les mains par le passé. Le droit a été dit, l'on prendra si cela est nécessaire quelques années pour l'implémenter. D'où une certaine flexibilité dans les négociations post arrêt, flexibilité qui ne débouche nullement sur une remise en cause des acquis juridiques contenus dans l'arrêt. Le sens du compromis est toujours présent, la ligne rouge de la démarche de compromis étant l'intangibilité des énoncés juridiques de l'arrêt de la Cour internationale de justice (…)
L'on ne soulignera enfin jamais assez l'importance qu'il y a eu, dans le processus de règlement de la crise de Bakassi, de disposer d'un tiers véritablement impartial en la personne de Kofi Annan. Tiers patient, tiers disponible, tiers impartial. (…)

Avec l'accord de Greentree, un long chemin entre les deux pays concernés s'est ouvert. Depuis le 14 août 2006, le Cameroun a entamé le recouvrement effectif de tout son territoire et à y exercer des prérogatives d'autorité. Il faudra affronter d'autres incertitudes, d'autres valses hésitations, peut-être même des tentatives de remise en question des acquis. Cet accord comporte des poches potentielles de frictions ; il comporte aussi des ponts inévitables de coopération. Puissent les responsables politiques au sommet des deux Etats, avec l'assistance loyale des Etats témoins et des Nations unies, trouver les ressources nécessaires de courage et de bonne volonté pour réaliser la paix multiséculaire qu'ils disent vouloir bâtir pour leurs peuples. Car, en effet, la signature de l'accord de Greentree, loin de constituer l'épilogue d'un processus de mise en œuvre de l'arrêt sur l'affaire de la frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigeria, en constitue cependant un jalon important.

Il soulève, ainsi qu'on l'a vu, des questions nombreuses et variées touchant au droit international public général, tenant à la mise en œuvre des arrêts de la Cour internationale de justice, au règlement pacifique des différends d'une manière générale, à la technique conventionnelle, à la succession d'Etats et à la garantie des droits acquis, au transfert de propriété d'un Etat à un autre, à la nationalité, à la souveraineté sur les ressources naturelles, à la protection des minorités, entre autres. Il comporte des aspects géopolitiques et géostratégiques indéniables, avec l'accompagnement d'Etats témoins intéressés. Il soulève des problèmes constitutionnels et sociologiques. Par-dessus-tout, il touche à la question de la confiance durable entre deux Etats et deux peuples. Cette confiance ne peut être assise que sur une conscience aigue et juste des droits et obligations de chacun, en fonction des prescriptions mêmes du droit international. Car si "science sans conscience n'est que ruine de l'âme", les relations internationales et les rapports de voisinage hors la conscience du droit ne sont que farce et cynique imposition des rapports de force. Or, comme l'a écrit si joliment Léon Bourgeois, "la paix, c'est la durée du droit" ".

Ado, L'Accord de Greentree du 12 juin 2006 relatif à la presqu'île de Bakassi, pp 116 à 119.

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